N° 3 - La Création en collaboration

Une archive qui fait mal

Notre combat, portrait d’un engagement collectif

par Guillaume Bellon et Erica Durante

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Une archive qui fait mal

Le livre appartient à l’enfer des bibliothèques : il est de ceux que l’on conserve, mais dont on réserve, la consultation. On n’ose à peine énoncer son titre ; moins encore le nom de son auteur. Mein kampf (Mon combat) d’Adolf Hitler : si l’on ne peut aujourd’hui acheter ce livre, on peut encore le lire. Des circonstances qui l’ont menée à affronter cet ouvrage impossible, l’artiste plasticienne contemporaine Linda Ellia ne dit rien, évoque simplement sa fille lui remettant un exemplaire de la traduction française trouvé au fond d’une cave. « Elle m’a avoué, récemment, qu’elle savait dès le départ que j’en ferais quelque chose ». De ce hasard, est né un ouvrage collectif, sobrement intitulé Notre Combat, qui réunit plus de trois cents cinquante réalisations singulières : à partir d’un feuillet arraché au brûlot nazi, des inconnus sollicités par l’artiste ont proposé une œuvre-page, qui transforme ou recouvre les mots imprimés de la traduction française de Mein Kampf. Des couleurs, des dessins, superposés au texte imprimé, viennent subvertir l’écriture d’Hitler, la noircissant, la biffant, bordant d’un trait tel ou tel mot isolé. Le résultat de cette collaboration multilingue et multiforme est un véritable palimpseste, qui, en effaçant la première écriture, dont il porte tout de même l’atroce mémoire, constitue un nouveau livre. Si Linda Ellia devait rendre compte de l’objet ainsi réalisé, elle en parlerait comme d’« un cri, un hurlement. Au-delà du livre ».

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Couverture du livre Notre combat, Paris, Éditions du Seuil, 2007, DR

Le livre, la nuit

Le travail a pourtant commencé seule : « Pendant trois mois, avant d’avoir l’idée d’un projet collectif autour des pages, j’ai énormément écrit la nuit. Tous ces mots se sont mis en place dans des carnets, des cahiers de dessin. J’ai eu l’impression, ce livre entre les mains, de brûler moi-même. Le lire n’aurait servi à rien, pour ce que je voulais en faire ». L’idée d’un livre refait, effacé, recouvert est encore loin ; la nécessité de réagir, l’urgence d’une réplique, s’imposent pourtant : « Il fallait répondre à ce livre ». Linda Ellia revient longtemps, comme au seul horizon possible, sur l’engagement de l’artiste. Mais aussi sur sa propre responsabilité. Et explique, d’une voix assurée, comment un soir elle s’est mise à déchirer les pages de ce livre qu’elle aurait voulu détruire, « non de manière réelle, mais avec [s]es moyens d’expression ». L’exemplaire dépecé, dépiauté, ce sont autant de supports sur lesquels s’expriment la réaction, l’émotion, la colère. Ce ne sont alors que les premières pages qu’elle réalise seule : celles qu’on trouve aujourd’hui au début et à la fin de l’ouvrage. « J’ai fait une cinquantaine de pages dans un seul élan ». Un objet, symbole de ce passé qui ne passe pas – une tresse, une dent en or –, vient simplement se superposer, barrer ou abolir, la page. Soudaine matérialité, choquante, comme déplacée, qui charge d’un poids terrible chaque feuillet.

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Page du livre Notre combat, Paris, Éditions du Seuil, 2007, DR

« On est des passeurs »

Linda Ellia touche cependant là à une libération qu’elle veut partager. « Je voulais que ce support bouleverse. Que du choc émotionnel, les gens réagissent ». Comme elle-même s’était révoltée, en s’emparant du livre qu’elle ne supportait pas de tenir, en recouvrant les mots qu’elle n’acceptait pas de lire. « On est des passeurs », avance-t-elle pour résumer son rôle, ainsi que celui des quelques-uns (son frère, en particulier), qui ont fait advenir ce travail collectif. Collaboration, plus qu’en tout autre contexte, est ici un mot interdit.

« Je n’ai eu aucun problème dans le fait de concevoir que certains entrent véritablement dans l’organisation du projet, en distribuant autour d’eux des pages. Le projet appartient à nous tous, je ne me suis jamais sentie dépossédée. Dépossédée de quoi ? Dans l’art, beaucoup cachent leurs idées, peu veulent partager. Pour autant, on est tous responsables, on porte tous quelque chose ». C’est ce pluriel que défend l’artiste, refusant de ne pas indiquer dans le livre les pages qu’elle a réalisées. Linda est l’auteur de l’idée qui donne lieu alors à un travail collectif. « Il faut effectivement un démarrage ». S’effacer s’offre ainsi comme désirable : « Je voulais me fondre dans les participants. Faire partie des anonymes. Je figure seulement sous le nom “Aile”, jeu autour de mes initiales. Un nom que je me suis approprié depuis, pour ce combat et pour mes écrits ». Du passage d’un projet personnel à sa mise en œuvre collectif, Linda Ellia, « Aile », n’en dira pas plus.

Reste l’aventure d’une élaboration plurielle. « Si ce n’était pas ma première expérience de création commune, c’était la première dans laquelle j’attendais le travail des autres pour réaliser une œuvre : je me suis retirée, ce qui a été très douloureux, parce que j’aurais voulu en finir avec ce livre, au plus vite. Seule, j’aurais mis un mois ou deux, j’aurais fait les sept cents pages ». L’expérience trouve cependant son épanouissement dans cette ouverture collective, qui emporte l’artiste elle-même. « J’étais comme possédée. Qu’importe l’énergie pour coordonner tous les participants autour du projet. Beaucoup, cependant, m’ont aidé. Une chaîne s’est formée dans le monde ». Aile et ses « messagers » distribuent des pages autour d’eux, à des amis, à des inconnus. On compte seulement une trentaine d’artistes sur le millier de participants, une page arrachée à l’un des exemplaires qui constituent la matière première du projet. N’importe quelle page ? « En choisir une n’avait pas de sens : c’était toujours, quelle que page que ce soit, la page, la page de Mein Kamf ». Certains travailleront sans lire le feuillet qui leur est remis, d’autres à partir des mots qu’il porte. Certains signeront leur page, d’autres, la plupart, les laisseront anonymes. Dans une entière liberté. Les seules consignes : n’utiliser que le recto ou le verso, ne pas dépasser le cadre de la page. C’est qu’entre-temps, l’idée d’aboutir à un livre a fait son chemin, grâce à la courageuse sollicitation des Éditions du Seuil qui ont décidé de publier ce « support impossible » à Paris, en décembre 2007 [1]. « J’ai eu cependant une cinquantaine de réalisations hors-page : des sculptures, des tableaux, nés de ce qu’avait suscité le feuillet que j’avais remis. Des objets, comme la boîte de pilule, le cigare roulé à partir d’une feuille, ou une robe avec la couverture orange de Mein Kampf. Certains ont composé de la musique, d’autres ont réalisé des vidéos. J’aimerais montrer ce que j’ai reçu ».

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Page du livre Notre combat, Paris, Éditions du Seuil, 2007, DR

La page distribuée serait-elle alors un prétexte ? Un même travail n’aurait-il pu être envisagé à partir de feuilles blanches ? « On ne peut pas imaginer ce travail sans un tel livre comme support. Par ce qu’il avait engendré. Avec un ouvrage qui a tellement marqué l’histoire entre les mains, on est propulsé dans l’histoire, et on ne peut pas rester impassible, ne pas s’insurger contre ce qu’on a sous les yeux. Je voudrais qu’aujourd’hui, si un autre ouvrage du même ordre paraît, on arrive à le décrypter, à le voir. C’est un cri de vigilance. Je suis partie de la Shoah pour l’amener jusqu’à aujourd’hui et à demain. Rien ne pouvait m’arrêter, aucune menace. À présent, je me sens un peu plus apaisée, mais pas tranquille ».

Tout n’est pas fait pour autant à ce stade. Les pages reçues, réunies, le travail de réalisation matérielle de l’ouvrage commence. « Avec Claude Eynard, la directrice de l’image aux Éditions du Seuil, et Caroline Fuchs, sa collaboratrice, nous avons disposé les sept cents pages sur une très grande table, et nous avons réalisé des premiers ensembles, dans lesquels les pages se sont comme associées elles-mêmes ». Sept cents pages ont été remises ; le livre n’en reprend que la moitié. Des pages écartées, l’artiste ne mentionne que celles qu’elle aurait voulu voir figurer dans le livre. Dans une réédition, peut-être. C’est sur la capacité de chaque réalisation à faire naître une émotion qu’elle insiste : « Quand vous recevez le dessin du cercueil d’Hitler, ou cette autre page avec de la salive, de l’urine et du sang, c’est vraiment troublant ».

La rencontre

Cette émotion à laquelle toujours l’artiste revient, elle dit l’avoir vécue durant l’expérience, lorsque certains ont réalisé une page sous ses yeux. Parce qu’ils ne voulaient pas d’un feuillet de Mon Combat chez eux. Ou parce qu’à l’image du calligraphe qui recopie une citation du Coran, ils voulaient absolument qu’elle, l’initiatrice du projet, soit là, à leurs côtés. Dans ces rencontres, Linda Ellia trouve une des forces du projet. Une de celles dont elle peut le plus ouvertement parler : « Certains auraient voulu m’envoyer leur réalisation par courrier. Mais c’est justement cette remise, en mains propres, que je voulais vivre : que la personne me raconte, me dise ce que cette page a bousculé en elle. Que l’on aborde ce que jamais, sans doute, ils n’auraient fait, s’ils n’avaient pas eu ce support ». Et de s’aventurer : « J’aurais même souhaité un temps plus long pour la réalisation de ce projet – dix ans –, ce qui m’aurait permis de connaître vraiment tous les participants. Il me manque trois cents personnes, que je ne connais pas, à qui j’aurais voulu parler. J’ai besoin de rencontrer les gens, de comprendre ». Comprendre, au travers des autres, son propre rapport à l’expérience artistique ? Linda Ellia n’en dira rien, mais évoque ce qu’a profondément bouleversé, chez elle, le projet de Notre Combat  : « J’ai vécu ces trois ans comme une libération, qui me ferait tout voir par rapport à la création : j’expérimente depuis des choses nouvelles. Je ressens ce changement, dans un regard différent. Comme si j’étais sortie de ma bulle… ». On lui demande alors si la mise à distance autorisée par tel travail collectif offre la possibilité de n’être plus auto-centrée : « La collaboration est comme un art différent que j’ai découvert, qui permet de s’ouvrir aux autres. Je me nourris des autres. J’en ai besoin ».

Après le livre ?

Un autre besoin travaille le discours de Linda Ellia : celui d’un prolongement à donner à cette expérience d’élaboration collective d’un livre. Ne serait-ce que pour donner à voir la matérialité de chacune des pages qui lui a été remise, étrangeté des matières employées, usage du papier de chaque page (découpé, déformé, déchiré, cramé, creusé, collé, cloué, cousu, plié, plissé, pulvérisé) que le fac-similé de l’objet publié ne permet pas de rendre. « J’aimerais que les originaux fassent l’objet d’une exposition itinérante, avant d’en faire don à une institution prête à les accueillir ». Une exposition de l’intégralité des pages est d’ailleurs déjà prévue pour janvier 2009 à Genève, dans le Forum de Meyrin. Une traduction en anglais de l’ouvrage est en projet. Ce qui réjouit l’artiste, de pouvoir ainsi « exporter » le livre. Que le projet continue. « Je voudrais aussi que chaque pays ait son livre revisité : on pourrait alors visiter le livre des Allemands, des Italiens, des Israéliens… Peu importe la langue, ça va être le dessin de ce pays. Notre combat porte déjà la trace de plusieurs voix internationales, puisque certains acteurs du projet sont étrangers ». Si Linda Ellia veut mener les choses plus loin, c’est au travers de l’association qu’elle voudrait créer. Et d’un site internet, http://www.notrecombat.net, où l’on découvre son atelier, mais aussi de nombreux clichés des pages-œuvres qui ont intégré – ou non – le livre. D’elle à nous, presque comme une enfant, elle confie : « j’ai encore envoyé deux pages, hier, à des personnes qui veulent faire cette expérience, pour eux ». Une même volonté, à chaque fois répétée : « Il ne faut pas que ça s’arrête là. Sept cents personnes, ce n’est pas assez ».

« Comment-taire »

En marge de ce travail collectif, un dossier, intitulé « Comment-taire », est venu, au long des trois années, recueillir les réactions, celle des frileux. Les accusations de récupération, les soupçons d’accaparement de l’œuvre d’autrui. Jusqu’aux mots d’un ami qui lui était cher. La controverse, si elle a entouré la genèse du projet, se poursuit (et s’amplifie) à la parution de l’ouvrage. Linda Ellia, soucieuse de ne retenir que le caractère humain qui s’exprime dans Notre combat voit dans les enjeux de cette expérience la possibilité de dépasser son rôle d’artiste. « Le combat n’est pas terminé, ce n’est qu’une première étape. J’ai agi de manière intuitive, pulsionnelle ; je n’ai pas écouté les réfractaires. Certains de mes proches en faisaient partie ; j’ai fait ce que me dictait mon impulsion. Je savais que ce travail était essentiel pour moi. Et peut-être, par chance, l’est-ce aussi pour les autres ».

[1] Nous reprenons ici l’expression employée par Thierry Illouz dans les pages introductives du livre, cf. L. Ellia, Notr combat, préface de Simone Weil, Paris, Éditions du Seuil, 2007, p. 13 et passim.

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