N° 1 - Genèses contemporaines

Trajets de l’intime

Les cours et séminaires de Roland Barthes

par Guillaume Bellon

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Roland Barthes

Comment l’intime peut-il s’exprimer à travers le cours ou le séminaire ?

Scientifiques : soit vous avez des affects, et vous n’en parlez pas ; soit vous n’en avez pas, et vous êtes un monstre, dit en substance une des fiches inédites de Barthes que pouvait lire le visiteur de l’exposition Beaubourg à l’automne 2002 [1]. Sans doute en est-il de même pour les professeurs : c’est en tout cas dans cette aporie que semble se débattre la pratique enseignante de Barthes dans les années 1970 [2]. Le séminaire comme le cours, lieux de la transmission d’un savoir – ce savoir serait-il, conformément à la devise du Collège de France, « en train de se faire » – paraissent en effet exclure par fonction toute parole personnelle. Pour autant, Barthes se montre occupé, à travers son enseignement, à déjouer cette contrainte institutionnelle, et ce sont les voies inédites de cette publicité donnée à l’intime que voudrait aborder le présent article, à partir d’un corpus limité aux Cours au Collège de France (en particulier Le Neutre, mais aussi La Préparation du roman) [3], et à un séminaire, celui du « Discours Amoureux » [4], dont sont issus les Fragments d’un discours amoureux, parus au printemps 1977 [5].

« Discours de l’intime », « parole personnelle » : qu’entendra-on par là ? On ne saurait se satisfaire de simples critères morphologiques ou grammaticaux : tout discours porté par le je ne sera pas considéré comme relevant de l’intime. La représentation massive du pronom de P1 dans le discours barthésien (tant écrit qu’oral) indique bien qu’il ne s’agit, souvent, selon le mot de Claude Coste, que d’un « je d’énonciation », c’est-à-dire une personne vide, sujet de connaissance ou simple adjuvant méthodique de la démonstration [6]. Mais si le jeu de la référence personnelle s’avère discret sinon nul dans ces exemples d’utilisation rhétorique du pronom de première personne, il se fait appuyé, insistant, voire incontournable dans le cas d’énoncés qui souscrivent à l’impératif que pose Barthes dans son dernier cours au Collège : « Il me faut faire état de choses que j’ai ressenties en moi-même »  [7]. Loin de définir un savoir, ou de transmettre une connaissance, la parole en ces occasions cherche à énoncer un affect, à dire les événements poignants ou dérisoires qui retentissent au plus profond du sujet. La « règle » posée par Barthes, « (donner l’intime, non le privé) » circonscrit bien la région de ce discours particulier ; si elle respecte la pudeur d’une parole publique, elle ouvre le discours enseignant à cette « promesse d’autobiographie » que Michel Braud lit dans le journal personnel, autorisant par là à un rapprochement fécond entre le journal et le cours [8]. La lecture des dossiers de genèse du Journal d’Urt [9], tenu par Barthes durant l’été 1977 (et publié partiellement dans « Délibération »)  [10] permet en effet d’observer la migration de certains traits des pages du journal aux brouillons du cours.

Ainsi le cours puise la matière de son discours personnel dans le Journal, quand le séminaire donne lieu au livre et à l’écriture que ce dernier propose du je : les modalités d’inscription de l’intime dans la parole enseignante se décident aussi dans ces transferts d’écriture, et ce sont ces trajets que l’on voudrait analyser, à travers les différents régimes énonciatifs propres à la notation du Journal, à la rédaction du Cours ou à l’écriture du livre. Ces passes d’un genre textuel à un autre disent quelque chose de la difficulté ou de la réticence, pour le sujet Barthes, à énoncer un intime, voué - sinon condamné - au silence.

A. Du Journal au cours : un « je » caché

Le trajet le plus fréquent pour le discours de l’intime, tel qu’il trouve à s’exprimer dans la parole enseignante, est celui d’une migration d’un trait d’écriture du Journal aux notes du cours. La lecture croisée des manuscrits du cours et du Journal d’Urt permet de voir le journal fonctionner comme premier texte du discours intime, que le cours reprend, retaille ou refuse ; comme une des premières apparitions d’un je qu’on peut dire caché.

Cette intégration d’un fragment du Journal se fait dès la première séance du Neutre  : un extrait du 15 juillet est cité par Barthes. Th. Clerc indique qu’« une légère variante de ce texte se trouve dans “Délibération” » ; or, l’extrait du Journal proposé dans le cours n’est conforme ni au manuscrit du Journal, ni à sa version éditée. À mi-chemin des deux, cet extrait augmente l’écriture du Journal manuscrit et la retravaille. Ainsi, la notation « L’Autre = l’Infatigable » est reprise dans le cours ; la version donnée dans « Délibération » diffère de celle du Neutre par l’insertion du complément prépositionnel : « L’autre, pour moi, c’est l’Infatigable » [11]. Mais ces retours de notes prélevées dans le Journal ne sont pas sans poser problème : dans la figure « Fatigue », Barthes s’en justifie : « Je vais lire un texte écrit au “je”, petit fragment de journal (été 77). (Mon excuse : nous devons choisir entre le discours égotiste ou le discours terroriste) » [12]. Dès lors, le Journal serait au cours son « avant-texte provisionnel », selon la définition de Pierre-Marc de Biasi, c’est-à-dire qu’il pourrait en partie en constituer la « structure d’attente potentiellement orientée vers le projet »  [13] : des notes, mêlant l’intime et la chose vue, la sensation et la réflexion, auraient vocation à transiter du journal vers un autre lieu de l’œuvre. La pratique barthésienne d’auto-citation, qui fait du Journal un intertexte important du cours sur le Neutre, relèverait alors de ce que Raymonde Debray-Genette nomme « les phénomènes d’autotextualité, de réécriture d’un auteur d’un avant-texte à l’autre » [14]. Texte privé, texte « mobile » [15], le Journal « prend » forme et sens par sa réinscription dans le cours : ces passes, ces transferts d’écritures constituent une des étapes de la « textualisation » du Journal [16].

Ce travail de prise et de greffe peut cependant transformer le statut du Journal : d’intertexte que l’on cite, d’avant-texte que l’on recopie, il peut devenir matière que l’on transforme et refond. Le transfert du Journal au cours peut en effet découvrir un lieu intermédiaire, espace transitionnel qui permet la navigation du cours au Journal : il s’agit de l’important fichier de travail. Ainsi, lorsque Barthes confie dans le cours : « Lire l’auteur mort est pour moi vivant, car je suis troublé, déchiré par la conscience de la contradiction entre la vie intense de son texte et la tristesse de savoir qu’il est mort », lorsqu’il se dit « toujours triste de la mort d’un auteur, ému par le récit des morts d’auteurs (Tolstoï, Gide) » [17], l’émotion qui s’énonce ici prend sa source dans le Journal, à la date du 13 juillet :

Autonymie
Gide : sa vieillesse, sa mort, entourées de témoins ; mais Gide mort, je ne sais ce qu’ils sont devenus : sans doute morts à leur tour ? Autonymie proprement humaine : quand le témoin (très circonstancié) d’une mort (la Petite Dame, par ex.) meurt à son tour (inéluctablement) : mais de lui, on ne sait comment il meurt. Les témoins sont eux-mêmes sans témoins. Le réseau se perd comme des filets d’eau dans le sable. Histoire : petits éclatements sans relais, « bathmologie » courte. Impuissance de l’homme aux « degrés ».
La mort, la vraie mort, c’est quand meurt le témoin lui-même.
Mythiquement : Dieu : capacité de « visionner » (« comprendre ») l’infinité des « degrés ». [18]

Avant d’intégrer le cours, la confidence ici développée transite par le fichier : ainsi, une première fiche mentionne elliptiquement « l’extinction des relais » et renvoie à l’entrée du 13 juillet ; une seconde fiche opère le même renvoi, avec cette fois une formule plus détaillée :

Réflexivité Degrés Bathmologie
Neutre. Essayer de mettre en rapport avec le problème des Degrés, de la bathmologie, de l’extinction des relais,
de l’émoussement (témoins d’une mort mourant à leur tour sans témoins)
v Journal Urt 13 juil 77 (à propos de la mort de Gide)
Mort : quand le roue libre s’arrête peu à peu [19]

Ni le Journal, ni le fichier n’explicitent le propos que développera le cours ; la confidence d’un moi-lecteur ému jusqu’aux larmes ne prend sa forme définitive qu’au terme de tous ces relais, qui en auront assuré moins la « textualisation » que la simple prise – ou bien encore, en un mot tout barthésien, le « marcottage » [20]. Étrangement, c’est donc le Cours qui assume le lexique de l’affect (« triste », « ému »), en détaille les effets (en parlant de trouble ou de déchirement), quand on aurait pu s’attendre à un trajet inverse qui aurait progressivement atténué un discours de l’émotion qui semble l’apanage du Journal, mais apparaît intempestif dans le cadre du discours enseignant.

L’énonciation du Cours ne peut-elle que reprendre un discours personnel déjà fixé, même elliptiquement, sur ces écrits pour soi que sont le Journal ou la fiche ? Ne peut-elle produire son propre discours personnel ? La pratique des « Suppléments », par lesquels Barthes ouvre régulièrement les séances du Neutre, et dans lesquels il fait état des remarques des auditeurs, pourrait figurer le lieu approprié à une inscription, même parcellaire, des événements qui affectent Barthes en tant que sujet, et non plus en tant que simple énonciateur du cours.

Ainsi le professeur note, à l’occasion du deuxième supplément : « D’un samedi à l’autre, en moi, le cours “travaille” : quoique préparé à l’avance (peu d’ailleurs), il continue de bouger : il y a en moi une actualité du cours, qui vient de ce qui a envie de s’y incorporer ultérieurement » [21]. Dès lors, si le Cours tient du Journal en ce qu’il en intègre des notes ou des fragments, il propose, au liminaire de chaque séance, un Journal du Cours qui permettrait de surprendre le je embusqué derrière l’objet que poursuit le cours, c’est-à-dire derrière le Neutre. C’est en ce sens que je propose d’entendre la formule portée sur la première des fiches non-utilisées lors de la rédaction des figures, et archivées par Barthes lui-même dans une pochette jointe aux dossiers préparatoires des leçons : « Le Neutre, c’est moi ». La suite de la fiche, qui précise : « (J’appelle Neutre l’ensemble des traits par lesquels je définis mes constantes, mes problèmes et les solutions que je leur rêve) », rejoint cette idée d’un Journal du cours [22]. Pour Blanchot, qui ne croit guère à la possibilité d’un tel Journal, il aurait « la forme d’un livre de bord, dans lequel au jour le jour s’inscriraient les bonheurs et les erreurs de la navigation » [23]. C’est effectivement ce que propose le supplément du 11 mars 1978, dans lequel Barthes revient sur la figure « Scintillation » à la faveur d’une note qui tient du Journal :

En sortant le soir, au crépuscule, en recevant avec intensité des détails infimes, parfaitement futiles, de la rue […], j’ai eu cette intuition vive (pour moi le crépuscule urbain a une grande force de netteté, d’activation, c’est presque une drogue) que descendre dans l’infiniment futile, cela permettait d’avouer la sensation de la vie [24].

Avouer la sensation de la vie  : ce pourrait être une autre formulation de ce qu’on a désigné comme « discours de l’intime ». La sensibilité au crépuscule, l’acuité de l’instant comme opérateur de révélation situeraient Barthes quelque part entre Baudelaire (auquel se réfère souvent Le Neutre) et Joyce, auquel la fin du cours de l’année suivante, La Préparation du roman, emprunte indirectement ses épiphanies [25]. Mais surtout, une telle note nous interroge sur la définition du Journal : pour Michel Braud, il s’agit de l’« Evocation journalière ou intermittente d’événements extérieurs, d’actions, de réflexions, ou de sentiments personnels et souvent intimes, donnés comme réels et présentant une trame de l’existence du diariste ». Pareille définition explique que Michel Braud préfère au journal intime « la dénomination journal personnel » en ce qu’elle « permet d’intégrer les textes dont la dominante thématique n’est pas, ou pas toujours, strictement intime ». La distinction ici est de taille : le premier exemple que propose le critique de ces textes atypique est celui des « journaux littéraires » [26] ; or, c’est bien ce que sont les suppléments qui ponctuent les séances du Neutre. Toujours le 11 mars 1978, l’anecdote évoquée en second volet du supplément intègre tous les traits formels d’une entrée de journal : mention de la date (« jeudi 09 mars »), du temps qu’il fait (« par un bel après-midi »), et jusqu’au détail d’une notation qui ne peut intéresser que celui qui écrit : « je sors pour m’acheter des couleurs (encres Sennelier) ». Le petit récit que propose alors Barthes prend néanmoins des allures d’apologue livré avec la moralité qui permet d’introduire à la figure suivante : « La Couleur » [27].

Les éléments personnels assumés par le cours sont ainsi voués à alléger les transitions ou à réintroduire du continu/du vivant dans le discontinu des figures. A la fin de cette figure « Couleur », une mention suscrite, d’une encre plus foncée (comme est plus foncée l’encre d’une plume que l’on vient de décapuchonner) renvoie à « mon petit apologue du début » [28], manifestant par là ce qui semble être une des fonctions de ces excursus personnels : lieux d’un discours sur les choses et le sensible, le voile levé sur les petits événements qui font la vie du sujet pourrait bien n’avoir d’autre rôle que d’atténuer la sécheresse du théorique et le coupé du discours enseignant… Je m’appuie sur un extrait de La Préparation du roman qui définit une « Méthode » : « méthode d’exposition, méthode de parole : non pas dire le sujet, mais ne pas le censurer (ce qui est tout différent), changer les conditions rhétoriques de l’intellectuel » [29]. La distinction ici posée entre « dire » et « ne pas censurer » est d’importance, elle recouvre la glose donnée à l’oral par Barthes : < le fait de dire je est un acte de méthode> [30]. L’interrogation première se module : le je qui se donne à lire dans le Cours, sans se réduire à une simple figure d’énonciation, paraît osciller entre différentes figures plus ou moins investies affectivement, selon des différentiels parfois délicats à évaluer pour le lecteur. Qu’il puise la matière de son discours dans les notes du Journal comme du fichier de travail, ou qu’il tente de produire lui-même une certaine parole personnelle dans le cadre des « Suppléments », le cours semble dès lors condamné à manquer en partie l’expression de l’intime

B. Des séminaires au livre : un « je » à écrire ?

Il s’agit dès lors de ne pas se satisfaire de ce qui pourrait n’être qu’une illusion, un leurre du Cours : le discours intime se dissimule, ne s’inscrit jamais pleinement dans le discours enseignant. La question des types de texte apparaît ici décisive : si la référence personnelle est éclatante dans le je du Journal (elle définit ce que Th. Clerc nomme « le pacte diariste », ce contrat selon lequel l’énonciateur du Journal se livre sans fard [31]), elle paraît évidée dans le Cours ou le séminaire pour une même raison de genre textuel. Le je en contexte enseignant reste pris dans les coordonnées d’une scène énonciative plus ou moins anonyme (celle-là même qui assure le caractère impersonnel, sinon objectif, du savoir). Aussi travaillée ou contournée soit-elle par le professeur, cette scène invite à entendre ou lire derrière le je un personnage théorique qui ne serait autre que l’intellectuel ou l’enseignant-Barthes, éclipsant du même coup l’individu. L’expression de l’intime, recouverte par l’énonciation du Cours, semble se déporter en un autre lieu : l’analyse des notes du séminaire tenu par Barthes de 1974 à 1976 sur le « Discours Amoureux », qui donne lieu aux Fragments d’un discours amoureux, permet de tenir non plus le Cours et son éventuel avant-texte (le journal), mais une forme identique de discours enseignant, le séminaire, et son possible devenir, le livre. La question qui se pose alors est simple : la référence personnelle entravée dans le je du discours enseignant s’épanouit-elle lorsqu’elle accède à la pleine écriture du livre ? C’est en tout cas ce que suggère Barthes lui-même à la fin du Comment Vivre ensemble :

Seule l’écriture peut recueillir l’extrême subjectivité, car dans l’écriture il y a accord entre l’indirect de l’expression et la vérité du sujet – accord impossible au plan de la parole (donc du cours), qui est toujours, quoi qu’on en veuille, à la fois directe et théâtrale. Le livre sur le Discours amoureux est peut-être plus pauvre que le séminaire, mais je le tiens pour plus vrai. [32]

Le discours de l’intime, dont les notes de Cours ou de séminaire ne gardent qu’une inscription parcellaire, resterait ainsi « à écrire ». Le dossier des Fragments d’un discours amoureux, qui regroupe un premier manuscrit, le dactylogramme et la version définitive du livre, propose trois écritures à comparer aux notes du séminaire, lesquelles pourraient constituer (mais la question demandera plus ample examen) l’avant-texte matriciel de cette écriture personnelle.

On se souvient de l’exergue bien connu du livre : « C’est donc un amoureux qui parle et qui dit » [33]. Qui faut-il donc lire derrière cet « amoureux » ? S’agit-il de Barthes qui confierait ouvertement une éventuelle liaison amoureuse passée ? L’analyse ne peut que s’égarer dans un tel mouvement d’interrogation ; plus prudemment, je propose d’attaquer la question de l’assomption du discours intime que marque le passage du séminaire au livre sous son angle linguistique. C’est-à-dire d’étudier l’assomption grammaticale du pronom « je », qui vient, massivement, se substituer aux formules « le sujet amoureux », « l’amoureux », ou encore aux initiales postiches comme « X »  [34]. Ainsi du manuscrit au livre, on passe du « il » au « je » dans les figures suivantes : « Atopos », « Attente » ou « Comprendre ». Dans le cas de la quinzième figure, « Les lunettes noires », la correction est incomplète entre le manuscrit et la version définitive : le pronom de P1 apparaît ainsi, comme un lapsus, au milieu d’un paragraphe commencé par l’impersonnel « un sujet » :

Imaginons un sujet qui a pleuré, par la faute de quelqu’incident, dont l’autre ne s’est peut-être même pas rendu compte (pleurer fait partie de l’activité normale du corps amoureux) et qui, pour que ça ne se voit pas, met des lunettes noires sur ses yeux embués (bel exemple de dénégation : s’assombrir la vue pour ne pas être vu : je ne vois pas bien veut dire : je ne veux pas qu’on me voie). L’intention de ce geste est calculée  : je veux garder le bénéfice moral. [35]

C’est seulement le dactylogramme qui unifiera le jeu personnel autour de la P1. Le manuscrit apparaît dès lors à mi-chemin du il au je  : il en constitue le chemin même. Fort de ce seul critère linguistique, on pourrait conclure à la réapparition, dans l’énonciation du livre, d’un pronom de P1 que la scène énonciative du séminaire avait éclipsé. Mais ce mouvement de substitution grammaticale en faveur des pronoms de première personne n’est pas univoque, et n’est pas plus systématique : on relève des îlots qui résistent à la grande vague de correction et d’appropriation des Fragments, durant leurs différentes phases de textualisation, par le je. La figure « Fautes » est rédigée à la troisième personne, dès le manuscrit, et le restera dans le livre [36] ; contre toute généralisation, en outre, de la première version du manuscrit à celle du livre, on note également le remplacement du je par le il, comme dans la figure « Images » [37]. Ces mouvements opposés manifestent peut-être un des secrets du discours barthésien, qu’explicite une dernière mais non moins précieuse indication, fournie par la postface : « Le “secret” du je serait celui-ci : c’est à force de “subjectivité”, non d’objectivité, qu’on se dépersonnalise » [38].

Ce « secret » présenté sous les apparences du paradoxe, je l’étudierai à partir de cette lettre « [R] », portée en marge du manuscrit des Fragments, et que l’on retrouve également dans les notes du séminaire – ce qui nous permet de fonder en logique le lien de l’un à l’autre. Qu’est-ce donc que ce Texte R  ? La figure « Tilleul » comportait, dans le premier état du manuscrit, un second point, intitulé « Vers l’enfance », qui se terminait par une parenthèse qui reprenait le principe des anamnèses du Roland Barthes  : « (Dans le jardin de B, devant la maison, il y avait un tilleul ; avec une longue perche à cisaille, on en coupait les brins qui tombaient sur une toile à matelas) » [39]. Cette parenthèse, qui tombe du manuscrit au livre, présentait en marge, la lettre « [R] » : la source invoquée était donc ce « texte R ». Or, cet intertexte énigmatique que rien ne définit dans le livre, se trouve explicité lors de la séance du 10 avril 1975 du séminaire : « …je suis moi-même un Texte : le Texte R. C’est comme si j’avais écrit moi-même un Texte et que je le soumette ensuite à un commentaire, à une analyse structurale ». Qu’on ne prête pas trop crédit à Barthes : faut-il véritablement lire ce texte R selon l’irréel du passé d’un comme si  ? Si l’on regarde la troisième figure, « Adorable », elle commence, dans la version du séminaire comme dans celle du livre, par ces mots : « Par un beau matin de Septembre ». On n’aurait aucun mal à référer cette notation à quelque journal tenu par Barthes avant celui d’Urt qu’il publiera dans Délibération  : le texte R n’est pas si invraisemblable, loin s’en faut. Cette énigme du texte R se résorbe pour peu qu’on se plonge dans les dossiers de genèse du séminaire, et que l’on accorde sa pleine importance à la surprise qu’ils réservent.

L’élément décisif est en effet la découverte d’un journal amoureux, qui, à partir du récit d’une aventure amoureuse, distingue, en deux colonnes séparées, ce qui peut passer dans le séminaire, et ce qui peut passer dans le livre [40]. Selon toute vraisemblance, on peut originer dans ce journal amoureux le champ d’intertextes que désigne le « texte R ». Ainsi, on reviendra à la question du lien du séminaire au livre, pour la réenvisager : le trajet de l’un à l’autre est plus complexe qu’il n’y paraissait, et ne s’inscrit pas dans un ordonnancement simple, qui établirait une ligne chronologique droite allant des documents préparatoires au séminaire, puis aux brouillons du livre et à sa version définitive. Par la découverte du journal tenu par Barthes, il faut envisager le cas d’une rédaction conjointe (au moins en projet), avec donc des interférences entre la tenue du séminaire et l’écriture du livre : la figure « Les lunettes noires » présente par exemple cette parenthèse inaugurale, repassée au feutre : « (Ecrit sur le vif, ce mercredi 24 mars 76) » [41], date concomitante de la tenue du séminaire.

Pourtant, Barthes reconnaît peu de valeur à ce document si précieux à nos yeux qu’est le journal : dans la figure « Roman », une parenthèse qui saute du manuscrit au livre précisait : « (Journal d’un amoureux ? Son avenir est d’être jeté au panier – dès la première lecture un peu lointaine. Il a vocation de déchet : c’est l’écriture qu’on ne relit pas) » [42]. Simple déchet donc que ce journal (et pourtant, il est archivé par Barthes lui-même et joint au dossier du séminaire), cale de bois qu’on retire une fois l’œuvre terminée… Il est à noter que les références au « texte R », en marge des brouillons du séminaire comme du livre, disparaissent dans la dernière version des Fragments. Cette « promesse d’autobiographie » scellée dans le journal amoureux resterait ainsi inassumable, même avec la distance accrue qu’autorise l’écriture. C’est qu’il faut peut-être entendre cette réserve qu’exprime Barthes  :

Je ne puis m’écrire. Quel est ce moi qui s’écrirait ? Au fur et à mesure qu’il entrerait dans l’écriture, l’écriture le dégonflerait, le rendrait vain ; il se produirait une dégradation progressive, dans laquelle l’image de l’autre serait, elle aussi, peu à peu entraînée (écrire sur quelque chose, c’est le périmer), un dégoût dont la conclusion ne pourrait être que : à quoi bon ? [43]

Ce à quoi bon pourrait marquer, en partie, l’échec d’une écriture de l’intime pleinement assumée dans le livre. À moins qu’il ne revendique, sur le mode de l’oblique, cette mise en garde qu’énonçait la première version de l’introduction aux Fragments : « Ce sujet dit je, parce que c’est le pronom de l’Imaginaire ; mais ce je n’a pour référent aucun individu (il n’est pas indivis) ; c’est seulement une figure d’énonciation, le tenant d’une place : la place de celui qui parle amoureusement, imaginairement, face à l’autre, qui ne parle pas » [44]. Ainsi, c’était un leurre de croire lire un discours de l’intime libéré quand il se déplaçait du séminaire au livre : nous voilà renvoyés à notre interrogation première, et la référence personnelle, une fois de plus, s’évapore.

Au terme de ce parcours, on peut poser que la contrainte institutionnelle, qui entrave l’inscription directe du je dans le séminaire, ne tombe pas d’elle-même lorsque Barthes écrit le livre ; le discours intime voulu par Barthes (« faire état de choses que j’ai ressenties en moi-même »), encontre des résistances énonciatives différentes selon qu’il s’agit du séminaire ou du livre, mais toujours présentes, quel que soit le genre textuel. Il faut donc chercher ailleurs que dans la seule différence de régime énonciatif entre journal, cours ou séminaire et livre, les raisons de la réticence de Barthes à assumer les notations les plus intimes, nées d’une certaine expérience personnelle.

C. Le« je » tu des brouillons

Plutôt que de s’interroger sans fin sur comment s’actualise ce discours de l’intime, en poursuivant ses différents avant-textes plus ou moins hypothétiques, mieux vaut donc se demander ce qu’il devient  ; après tout, nous lisons des notes préparatoires à un cours, et les divergences entre écrit et oral, même minimes, les passages qui disparaissent, qui « tombent » dans le silence d’une non-profération, invitent à poursuivre les apparitions (et les disparitions) d’un je tu, éteint, par pudeur ou par détachement.

Car la méfiance envers la parole intime dépasse la question des tensions énonciatives liées aux différents types de textes : difficile de poser que si le cours peine à dire l’intime, le livre parviendrait à l’écriture sans difficulté. Plus encore, Barthes semble le premier à se lasser de l’importance accordée au discours personnel : une note inédite du Journal d’Urt, à la date du 22 juillet, indique : « ce Journal s’embourbe. Plus d’idées – déjà. Dégoût de l’égotisme, épuisé dans les livres précédents. » [45] La suite de cette note est édifiante (et pourrait servir d’enseigne à ce dernier point) : « Je est plus difficile à écrire qu’à lire ». Ainsi, il n’est pas que le journal amoureux qu’on ne relit pas : le Journal d’Urt semble bien peu résister à l’après-coup d’une relecture (l’introduction de « Délibération » en fait longuement état) : si le cours du 20 janvier 1979 (première année de La Préparation du roman) intègre une note du Journal (« J’avais noté, à la campagne (dimanche 17 juillet 1977) »), ce qui est le cas également de la séance suivante (« Un matin de juillet 77 (le 16), j’avais noté… »), ces retours sont, à la différence de ceux pratiqués dans Le Neutre, marqués par l’heure du bilan, de la délibération quant à leur valeur [46]. Laquelle s’avère négative : Barthes commente : <une simple note, nullement vouée à l’édition>, en regrettant <des formules hyperlittéraires, donc suspectes>. De même, la séance du 3 février cite deux fragments du Journal, qui seront tous deux publiés, mais le discours d’escorte de ces autocitations est sans appel : « Si j’étais haïkiste, je l’aurais dit d’une façon plus essentielle et plus indirecte (moins bavarde) » [47].

Le discours de l’intime n’aurait-il eu grâce qu’un temps, le temps d’un égarement narcissique que redresseraient enfin les derniers cours ? Les deux dernières années d’enseignement de Barthes voient les références au Journal (texte mobile du discours intime) se raréfier au point que la dernière année ne mentionne aucune note du Journal (vieux alors, il est vrai, de deux étés). Le rôle spécifique (autant que central) joué donc par le Journal dans Le Neutre ne tient pourtant pas simplement à ce qu’ils renverraient tous deux au même « moment créateur ». Au contraire, la relation qui les unit tient de ce « chevauchement gênant – et irrésolu » entre Journal et cours, dont prend acte une des dernières entrées inédites du Journal, celle qui porte la date du 28 Août. Pourquoi ce chevauchement ? Il semble que le journal, comme non-lieu de l’œuvre (lieu alternatif, puisque sa publication n’était pas acquise au départ) ait été l’espace d’éclosion d’un intime qui est venu, sinon phagocyter le cours, du moins en déplacer, en réécrire les contours.

Pour justifier cette hypothèse, peut-être faut-il faire retour à la séance de présentation du 18 février : Barthes, à l’intérieur d’un développement qui porte ce titre emblématique, « Le fil coupant du deuil », mentionne, à l’oral, <une dernière remarque un peu difficile à énoncer, mais je ne veux pas tout de même ne pas la faire>. La parole enseignante reste ensuite fidèle à la pudeur des notes manuscrites, et évoque « un événement grave, un deuil », avant de conclure : « Le sujet qui va parler du Neutre n’est plus le même que celui qui avait décidé d’en parler » [48]. L’aveu, difficile à énoncer pour Barthes, contourne de justesse l’argument biographique, et voit avec difficulté reculer le spectre de l’explication de la vie par l’œuvre. Mais le rapport ici s’avère plus dense, autant que plus secret : « Sur ce discours dont j’ai exposé l’argument et la procédure, il me semble que j’entends moi-même, aujourd’hui, par instants fugitifs, une autre musique, […] comme une seconde question qui se détache d’un première question » [49]. Le cours porterait, dans son objet même, cette césure dans son énonciation, ce déchirement entre la généralité d’un discours tenu depuis le décor théorique des sciences humaines et le particulier d’un sujet confronté à la douleur du mourir [50]. Quel est donc ce déchirement qui vient zébrer l’unité du Neutre comme objet d’étude ? Barthes le formule dans les termes d’une « protestation » : « il m’importe peu de savoir si Dieu existe ou non ; mais ce que je sais et que je saurai de bout en bout, c’est qu’il n’aurait pas dû créer en même temps l’amour et la mort ». Dès lors, la nouvelle définition que propose Barthes du Neutre le rapproche du « Non irréductible : un Non comme suspendu devant les endurcissements de la foi et de la certitude, et incorruptible par l’une et par l’autre » [51]. Ainsi, dans son apparition, dans son conflit avec la parole enseignante, le discours du deuil déplace l’objet du cours, fait entendre un contre-chant qui dit de l’intime le plus enfoui, le plus profond, en confrontant l’écriture à la question de sa possibilité. Ce dont témoigne une des fiches non utilisées pour le cours :

[r°]
7 nov
Le deuil est pour moi, il m’appartient, non pas « secret », mais indifférent aux signes (en deçà/au-delà). Et alors : peut-on parler de « deuil » (de douleur, oui, mais de douleur sans signe) ? Ne rejoint-on pas le
[v°]
“C’est pourquoi je m’abstiens” du vieux Tao ?
Bien analyser la citation.  [52]

Cette fiche semble fonctionner comme « miroir indiscret » du Cours – pour reprendre la métaphore selon laquelle Gérard Genette qualifie le Journal par rapport à l’oeuvre [53]. Que le deuil mette la langue en péril, la confronte au silence, est un axiome fort sur lequel le cours revient plus d’une fois ; mais ce qui frappe ici, ce qui retient, c’est la citation du Tao : « C’est pourquoi je m’abstiens ». Si l’on tient compte à notre tour du pense-bête noté par Barthes lui-même, « Bien analyser la citation », alors peut-être faut-il l’entendre comme un « c’est pourquoi je me tais » qui pourrait rendre compte, même imparfaitement, des nombreux silences du cours.

S’abstenir reviendrait alors à ne pas mener jusqu’à son terme la confidence couchée sur le papier – à ne pas la dire, donc, quand bien même on a pu l’écrire. La figure « Arrogance » présentait sur le manuscrit la notation suivante : « [Vive représentation – souvenir douloureux – de la souffrance, du cauchemar de ma mère, durant sa maladie, qui devait se forcer à manger alors qu’elle n’avait pas faim du tout] ». Sur le feuillet 101, cette phrase est entre crochets (l’édition lui substitue de simples parenthèses) : crochets en ajouts, signes d’une réticence à dire, apparue à la relecture des notes, et que ne dément pas l’oral : Barthes ne parle alors plus de sa « mère », mais <de quelqu’un qui m’était proche>. L’introduction, à l’oral, de ce trait intime, aura d’ailleurs explicité les scrupules du professeur à lever le voile ainsi sur sa personne : <pourquoi ne pas faire état de ce souvenir personnel, et même tout à fait intime ?> [54]. L’interrogation, qu’il convient de ne pas entendre comme simple question oratoire, résume l’aporie du Cours en tant que projet éthique autant qu’égotique. Elle expliquerait, en outre, que certaines notations ne « passent » pas à l’oral, et soient renvoyées au silence du manuscrit. L’exemple le plus poignant : sur le feuillet 28 du Neutre (qui correspond à la séance du 20 janvier), Barthes avait noté : « [cf. heure à laquelle ma mère est morte – comme si j’avais toujours pressenti que ce serait à cette heure-là – Heure de la mort du Christ] ». Or, Barthes choisit de ne pas dire ce qu’il avait, en un premier temps, soustrait du flux du texte par des crochets simples. Ces notations que le professeur refuse de partager à l’oral sont-elles encore du cours, alors qu’elles en ont été écartées dès la première relecture, bien avant la réalisation à l’oral ? Ici, une réflexion pragmatique, textuelle autant que génétique, mériterait d’être menée : par l’épreuve de l’oral (liminaire inversé des brouillons du texte), le Cours redevient brouillon de lui-même, et biaise son statut de discours proféré pour parvenir à écrire l’intime – l’écrire, mais pas le dire.

Peut-être alors, le discours intime trouve-t-il le secret de sa présence dissimulée dans cette formule qu’improvise Barthes à l’oral : <on pourrait dire que le cours est une Patho-logie> [55]. Le fil du deuil, en ce qu’il oblige le sujet-Barthes à s’abstenir, à taire l’émotion vive qui parle en lui, dit peut-être, par son silence même, tout le pathétique de la souffrance liée au mourir ; il invite à méditer sur ces mots, par lesquels Barthes conclut à l’oral la séance du 20 janvier 1979 : <ce qu’il y a de très difficile aujourd’hui, c’est de tenir un discours vrai, c’est-à-dire un discours qui reproduise clairement les différentes voix dont est fait un sujet, dont est fait le sujet qui parle> [56]. Un an plus tard, presque jour pour jour (le 19 janvier 1980), Barthes semble revenir sur ce tissage des différentes voix qui fondent le sujet : évoquant les différences entre le je de la « personne civile » et celui de « l’écrivain », le professeur conclut : « Tous ces je sont tissés, moirés dans l’écriture, telle qu’on la lit, selon des dominances diverses » [57]. Ici s’explicite, sans se résoudre, la tension entre discours enseignant, voix d’un sujet théorique et public, et discours personnel, voix de l’intime et de l’intraitable du sujet. Dès lors, démêler, dans le discours barthésien, ce qui tient du théorique, du général de la science, et ce qui relève du particulier, reviendrait à parfiler ce discours, selon une métaphore que Barthes propose justement dans Le Neutre, et qu’il dit reprendre à Voltaire [58]. Ce « mot ancien », dit Barthes, désigne l’action d’« effiler une étoffe, [de] la détisser fil à fil et [d’]en séparer l’or » [59]. Peut-être le mot voltairien n’est-il pas ici qu’à titre d’apprêt de l’écriture : et s’il était l’indice de déchiffrement du cours, quelque chose comme son code heuristique ? Je laisse la question ouverte, fort de ce rêve à haute voix qu’énonce Barthes : « J’imagine un “Classique moderne” : le Je est incertain, triché » [60]. « Triché », peut-être, « incertain », assurément, ce je dont on a suivi ici la présence intermittente du Journal au Cours est loin d’avoir livré ses secrets : les régions où l’on a pu croire l’apercevoir (que ce soit les marges manuscrites, ou les silences de l’oral) n’auront été que des sites d’observation imparfaits. C’est sans doute, comme l’écrivait Blanchot, que « les abords d’un secret sont plus secrets que lui-même » [61].

Le propos de cet article était de parfiler la parole enseignante, pour séparer du discours du professeur les régions d’un je qui s’avancerait parfois à découvert. Sans oublier que l’énonciation du Cours, comme du séminaire, reste bien souvent contrainte par l’institution qui l’a vu naître. Comment le lecteur peut-il décider du degré de référence personnelle investie dans le je qui anime la parole de Barthes ? La lecture des cours confronte à l’évidence que Barthes n’expose pas seulement un savoir en train de se faire, qu’il ne poursuit pas uniquement le fantasme posé à l’horizon de son enseignement. Tressée à cette énonciation professorale, une énonciation personnelle, plus ténue, dévoile des bribes de vie, des souffrances, une douleur qui définissent ce « discours intime » ici poursuivi. Qu’il vienne du Journal pour s’épanouir dans le Cours, ou parte du séminaire pour s’écrire dans le livre, ce discours de l’intime n’accède cependant jamais à cette « vérité du sujet » appelée par Barthes. L’examen de ces trajets, tous à divers degrés déceptifs, fait donc apparaître le brouillon du Cours comme espace possible d’inscription de l’intime. Un espace singulier à plus d’un titre, et particulier en ce qu’il permet d’échapper à l’œuvre : à la parole du cours ou à l’écriture du livre. Lorsque l’expression de l’intime se fait la plus pressante, et qu’elle répond à cette brûlure de l’être qui affronte la violence du mourir, elle trouve son lieu véritable dans cette scription libre, qui se soustrait aux contraintes énonciatives qu’emporterait sa récupération par un type de texte défini. Une telle soustraction se paie cher pourtant : elle prive l’intime de toute publicité, le rendant par là au silence contre lequel il tentait justement de s’élever.

Bibliographie

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Carlat, D., Témoins de l’inactuel. Quatre écrivains contemporains face au deuil, Paris, José Corti, 2007.

Clerc, Th., « Le journal au défaut de mémoire », in Mémoire et écriture, textes réunis par M. Léonard, Paris, Honoré Champion, 2003, p. 145-154.

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Simonet-Tenant, F., Le Journal intime. Genre littéraire et écriture ordinaire, Paris, Téraèdre, 2004.

[1] Le catalogue de l’exposition « R/B », présentée du 27 novembre 2002 au 10 mars 2003, édité sous la direction de M. Alphant et N. Léger (Paris, Seuil/Editions du Centre Pompidou/Imec, 2002), ne propose malheureusement aucune transcription des nombreuses fiches alors communiquées, conservées aujourd’hui à l’Imec mais non consultables. Je remercie Sabine Pétillon, qui a retrouvé pour moi le souvenir de cette fiche.

[2] En témoigne l’article « Au Séminaire », publié en 1974 dans le numéro 56 de L’Arc, repris dans les Œuvres complètes éditées par É. Marty (Paris, Seuil, 2002, t.4, p. 502-511). Les références à cette édition se feront désormais par les lettres OC, suivies du numéro du volume auquel se reporter.

[3] R. Barthes, Le Neutre, édité par Th. Clerc en 2002 (désormais N) et La Préparation du roman, édité par N. Léger en 2003 (désormais PR), tous deux publiés sous la direction d’É. Marty, au Seuil/IMEC. Les manuscrits correspondants sont conservés à l’IMEC sous les côtes BRT.2.A8. et BRT.2.A9.01 et 02.

[4] R. Barthes, Séminaires du Discours Amoureux, édité par Cl. Coste, sous la dir. d’É. Marty, Paris, Seuil/IMEC, à paraître.

[5] RB, Fragments d’un discours amoureux, OC 5, p. 25-296.

[6] « Dans le cours comme dans le reste de l’œuvre, le Je du professeur s’affirme moins comme un énoncé que comme une énonciation », Cl. Coste, « Comment vivre ensemble », in Roland Barthes au Collège de France, textes réunis par N. Léger, Paris, Imec, 2002, p. 47.

[7] Cette mention, et la parenthèse suivante, se présentent comme un ajout au stylo bille sur le f. 18bis du manuscrit BRT2.A09.02. Je remercie N. Léger de m’en avoir autorisé la consultation. On se reportera également à la transcription, in RB, PR, p. 219.

[8] M. Braud, La Forme des jours. Pour une poétique du Journal personnel, Paris, Seuil, 2006, p. 249.

[9] Document conservé à l’IMEC : IMEC, BRT.A.24, 64ff (inédit).

[10] RB, « Délibération », OC 5, p. 668-681.

[11] Ibid., p. 672. Nous soulignons.

[12] RB, N, p. 44.

[13] P.-M. de Biasi, « Qu’est-ce qu’un brouillon ? Le cas Flaubert : essai de typologie fonctionnelle des documents de genèse », Pourquoi la critique génétique ? Méthodes, théories, M. Contat, D. Ferrer (éds), Paris, CNRS Éditions, 1998, p. 41.

[14] R. Debray-Genette, « Hapax et paradigmes : Aux frontières de la critique génétique », Genesis, 6 (1994), p. 81.

[15] Ph. Willemart, « Comment se constitue l’écriture littéraire ? », Genesis, 18 (2002), p. 30.

[16] P.-M. de Biasi, « Qu’est-ce qu’un brouillon ?... », art. cité, p. 31.

[17] RB, N, p.35.

[18] Cette entrée se trouve sur le f. numéroté [3] dans le dossier IMEC, BRT.A.24. On pourra consulter la variante publiée dans RB, « Délibération », OC 5, p. 671.

[19] Il s’agit de la 3e fiche rangée sous l’intercalaire « Conscience » (IMEC, BRT.2.A8.02, liasse I, fiches 1-247).

[20] Dans « Ça prend » (OC 5, p. 654-656), Barthes relève chez Proust « l’efficacité romanesque de ce que l’on pourrait appeler le “marcottage” des figures ».

[21] RB, N, p. 79.

[22] Cette fiche, non numérotée, se trouve dans la liasse I, fiches 1 à 247, du dossier IMEC, BRT.2.A8.02.

[23] M. Blanchot, « Le Journal intime et le récit », in Le Livre à venir, Paris, Gallimard, 1959, p. 257.

[24] RB, N, p. 79.

[25] Voir RB, PR, p. 151-154.

[26] Voir M. Braud, La Forme des jours, op. cit., 2006, p. 9.

[27] Voir RB, N, p. 81.

[28] RB, IMEC, BRT.2.A.08, f. 38.

[29] RB, PR, p. 53.

[30] Les enregistrements sonores (citation signalée par des soufflets simples) sont disponibles sur le cédé, édité au Seuil, sous le titre La Préparation du roman. Se reporter à la plage 4.

[31] Th. Clerc, « Le journal au défaut de mémoire », in Mémoire et écriture, textes réunis par M. Léonard, Paris, Honoré Champion, 2003, p. 145-154.

[32] RB, Comment vivre ensemble. Simulations romanesques de quelques espaces quotidiens, édité par Cl. Coste sous la direction d’É. Marty, Paris, Seuil/Imec, 2002, p. 178.

[33] RB, Fragments d’un discours amoureux (désormais FDA), OC 5, p. 35.

[34] L’apparition de ce je en contexte « théorique » a été commentée par É. Marty dans « Les Fragments d’un discours amoureux et la modernité », in É. Marty, Roland Barthes, Le Métier d’écrire, Paris, Seuil, 2006, p. 193-234.

[35] Voir le f. numéroté 15.1 dans le ms IMEC, FDA BRT.2.A19.02.

[36] RB, FDA, p. 151

[37] Ibid.

[38] RB, IMEC, FDA BRT.2.A19.02, f. 249.

[39] Voir RB, OC 4, p. 683-685, et le commentaire qu’en propose Barthes : « Ces quelques anamnèses sont plus ou moins mates (insignifiantes : exemptées de sens). Mieux on parvient à les rendre mates, et mieux elles échappent à l’imaginaire » (ibid., p. 685).

[40] Cl. Coste présente brièvement ce document, non consultable à l’IMEC, dans la Préface qu’il procure dans l’édition à paraître des Séminaires.

[41] RB, IMEC, FDA BRT.2.A19.02, f. 15.1.

[42] RB, IMEC, FDA BRT.2.A19.02, f. 88.1.

[43] RB, FDA, p. 130.

[44] Il s’agit d’une première version dactylographiée de l’« Introduction » du livre, conservée dans la pochette IMEC, BRT2.19.02.02 (ici, f. 1).

[45] Voir le document RB, IMEC, BRT.A.24.

[46] RB, PR, p. 75 et 84.

[47] Ibid., p. 99 et 84.

[48] RB, N, p. 39.

[49] Ibidem.

[50] D. Carlat, dans Témoins de l’inactuel. Quatre écrivains contemporains face au deuil, Paris, José Corti, 2007, a étudié cette épreuve de la parole barthésienne face au silence de l’être disparu. Voir en particulier le troisième chapitre, « La protestation d’amour : deuil et nostalgie de la littérature chez Roland Barthes », ibid., p. 91-124.

[51] RB, N, p. 40.

[52] RB, IMEC, BRT.2.A8.02, f. 802.

[53] Voir G. Genette, « Le Journal, l’anti-journal », Figures IV, Paris, Seuil, 1999. Genette y qualifie « Délibération » de « pratique intenable, qui vous renvoie constamment, comme un miroir indiscret, l’image blafarde et vaguement obscène d’une écriture nue », ibid., p. 343.

[54] Ces deux extraits se trouvent sur la plage 11 du cédé Le Neutre, disponible aux éditions du Seuil.

[55] Séance du 18 janvier, plage 1 du cédé Le Neutre.

[56] Plage 6 du cédé La Préparation du roman.

[57] RB, PR, p. 279.

[58] Th. Clerc, en note, donne les références suivantes : « Les Anciens et les Modernes ou la Toilette de Mme de Pompadour », in Voltaire, Mélanges, éd. établie par J. Van de Heuvel, Paris, Gallimard, 1961, p. 736.

[59] RB, N, p. 36.

[60] RB, PR, p 229.

[61] M. Blanchot, « Le Journal intime et le récit », op. cit., p. 259.

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