N° 5 - Genèse de la pensée, I : à l’épreuve des manuscrits

La preuve par l’archive ?

La place des manuscrits dans la pensée de Sieyès

par Erwan Sommerer


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La « preuve par l’archive » ?

En 1789, dans l’une des brochures qu’il publie à la veille de la Révolution, l’abbé Sieyès défend la liberté d’expression des parlementaires dans l’exercice de leurs fonctions. Il explique notamment que la décision législative est l’aboutissement d’un processus au cours duquel les opinions doivent pouvoir se confronter jusqu’à ce qu’émerge la volonté nationale. Dès lors, précise-t-il, il serait injuste de reprocher à un député la formulation provisoire d’un jugement qui, à l’aune du dénouement de la délibération, peut sembler erroné, voire contraire au souhait de la Nation. Pour appuyer cet argument, il utilise une analogie avec l’esprit humain : « Que deviendrait, je ne dis pas l’homme étourdi dans ses pensées, mais l’homme le plus sage, s’il fallait lui imputer les extravagances, les idées injurieuses, disons mieux, les bonnes iniquités qui lui passent quelque fois par la tête, avant qu’il s’arrête à une détermination digne d’un esprit sensé, et d’un cœur honnête ? » [1]. Ainsi, tout comme il est souhaitable que « les pensées qui ont servi à la détermination de l’individu restent à son gré dans le secret impénétrable du cerveau », les parlementaires – qui ne peuvent prétendre à une telle confidentialité dans le cadre des débats législatifs – doivent être protégés. Sur un strict plan institutionnel, la théorie sieyèsienne de la délibération publique est digne d’intérêt. Mais nous en retiendrons ici l’analogie avec la délibération interne : ce que l’individu échafaude dans la discrétion de son esprit, ses tâtonnements, ses hésitations ou errements, ne sauraient être portés au grand jour. Seul compte le résultat final, le moment où la décision l’emporte sur le débat intérieur.

Dans le cas de Sieyès lui-même, cette expression publique et achevée du cheminement de la pensée est longtemps demeurée la seule source directe dont disposaient les chercheurs. Puis, dans les années 1960, sont réapparues ses archives privées, constituées de documents manuscrits qui sont autant de brouillons, de tableaux, de brochures non publiées et même de travaux portant sur des domaines inédits [2]. En un sens, ce sont donc bien les traces de ces « extravagances » de la pensée qui ont été mises au jour ; tout ce que l’abbé n’avait pas souhaité rendre public et avait préféré laisser dans l’ombre. Une somme de textes qui, dès lors, fait coexister à côté de l’œuvre « émergée », c’est-à-dire les écrits publiés par Sieyès, une véritable œuvre « immergée » formant un corpus dense et hétérogène actuellement en cours d’édition [3] : deux terrains distincts que les études sieyèsiennes ont cherché à mettre en rapport, à comparer et à rassembler dans des interprétations englobantes. Il aurait été dommage, en effet, de respecter trop à la lettre l’intention de l’auteur et d’admettre avec lui qu’une part de la pensée – sa face hésitante ou inaboutie – devait rester inconnue.

Les archives ont été à l’origine d’avancées importantes dans la connaissance des idées de l’abbé. Mais leur utilisation impliquait également une réflexion épistémologique sur la façon de les intégrer à une œuvre « unifiée » : quel usage peut-on faire de textes qui, pour certains, contredisent les écrits publics ? Comment évaluer leur importance respective et les hiérarchiser ? Plus g