N° 5 - Genèse de la pensée, I : à l’épreuve des manuscrits

La preuve par l’archive ?

La place des manuscrits dans la pensée de Sieyès

par Erwan Sommerer


PDF - 230.3 ko
La « preuve par l’archive » ?

En 1789, dans l’une des brochures qu’il publie à la veille de la Révolution, l’abbé Sieyès défend la liberté d’expression des parlementaires dans l’exercice de leurs fonctions. Il explique notamment que la décision législative est l’aboutissement d’un processus au cours duquel les opinions doivent pouvoir se confronter jusqu’à ce qu’émerge la volonté nationale. Dès lors, précise-t-il, il serait injuste de reprocher à un député la formulation provisoire d’un jugement qui, à l’aune du dénouement de la délibération, peut sembler erroné, voire contraire au souhait de la Nation. Pour appuyer cet argument, il utilise une analogie avec l’esprit humain : « Que deviendrait, je ne dis pas l’homme étourdi dans ses pensées, mais l’homme le plus sage, s’il fallait lui imputer les extravagances, les idées injurieuses, disons mieux, les bonnes iniquités qui lui passent quelque fois par la tête, avant qu’il s’arrête à une détermination digne d’un esprit sensé, et d’un cœur honnête ? » [1]. Ainsi, tout comme il est souhaitable que « les pensées qui ont servi à la détermination de l’individu restent à son gré dans le secret impénétrable du cerveau », les parlementaires – qui ne peuvent prétendre à une telle confidentialité dans le cadre des débats législatifs – doivent être protégés. Sur un strict plan institutionnel, la théorie sieyèsienne de la délibération publique est digne d’intérêt. Mais nous en retiendrons ici l’analogie avec la délibération interne : ce que l’individu échafaude dans la discrétion de son esprit, ses tâtonnements, ses hésitations ou errements, ne sauraient être portés au grand jour. Seul compte le résultat final, le moment où la décision l’emporte sur le débat intérieur.

Dans le cas de Sieyès lui-même, cette expression publique et achevée du cheminement de la pensée est longtemps demeurée la seule source directe dont disposaient les chercheurs. Puis, dans les années 1960, sont réapparues ses archives privées, constituées de documents manuscrits qui sont autant de brouillons, de tableaux, de brochures non publiées et même de travaux portant sur des domaines inédits [2]. En un sens, ce sont donc bien les traces de ces « extravagances » de la pensée qui ont été mises au jour ; tout ce que l’abbé n’avait pas souhaité rendre public et avait préféré laisser dans l’ombre. Une somme de textes qui, dès lors, fait coexister à côté de l’œuvre « émergée », c’est-à-dire les écrits publiés par Sieyès, une véritable œuvre « immergée » formant un corpus dense et hétérogène actuellement en cours d’édition [3] : deux terrains distincts que les études sieyèsiennes ont cherché à mettre en rapport, à comparer et à rassembler dans des interprétations englobantes. Il aurait été dommage, en effet, de respecter trop à la lettre l’intention de l’auteur et d’admettre avec lui qu’une part de la pensée – sa face hésitante ou inaboutie – devait rester inconnue.

Les archives ont été à l’origine d’avancées importantes dans la connaissance des idées de l’abbé. Mais leur utilisation impliquait également une réflexion épistémologique sur la façon de les intégrer à une œuvre « unifiée » : quel usage peut-on faire de textes qui, pour certains, contredisent les écrits publics ? Comment évaluer leur importance respective et les hiérarchiser ? Plus généralement, une mutation aussi profonde de la quantité et de la nature des matériaux disponibles pour l’étude d’un même objet appelait une ample réflexion sur la valeur herméneutique de ces documents. En nous intéressant à ce que ces textes nous disent de la genèse de la pensée sieyèsienne, nous proposerons ici quelques pistes pour nourrir cette réflexion. Mais nous constaterons aussi que cette démarche n’a pas toujours préoccupé ceux qui ont investi le terrain des archives et qu’il en résulte parfois des usages contestables. C’est ce que nous démontrerons en décrivant ce que nous nommons la « preuve par l’archive », c’est-à-dire l’appel à l’autorité des manuscrits, et donc à la force de l’inédit et de l’« ésotérique », à des fins de redescription polémique – et discutable – de l’œuvre. Notre objectif n’est pas de faire le tri entre les « vrais » et les « faux » Sieyès qui ont été ainsi construits mais de repérer les biais que rencontre le chercheur qui, devant l’éclatement des sources, veut restituer la cohérence d’une pensée à toutes les étapes de son évolution.

1. L’éclairage de l’œuvre publique par les manuscrits

La nature des problèmes épistémologiques soulevés par l’usage des manuscrits diffère selon le domaine d’étude concerné. En effet, tout en gardant à l’esprit les limites propres à ce type de classification, on peut globalement diviser les textes issus des archives privées en deux grandes catégories. La première est constituée des manuscrits se rapportant à des champs de réflexion qui convergent avec la part publiée de l’œuvre. Sieyès, entre 1789 et 1799, intervient régulièrement dans l’espace public en tant que spécialiste des questions politiques et institutionnelles : ses brochures et discours s’inscrivent en général dans le cadre de la théorie politique ou du droit public. Logiquement, on trouve donc dans les archives un grand nombre de brouillons, de notes et de travaux plus ou moins achevés et structurés qui viennent conforter et enrichir ce qui demeure encore aujourd’hui la « figure » [4] la plus connue de l’abbé, celle avec laquelle il a acquis sa place dans l’histoire de la pensée politique et juridique. Toutefois il existe une deuxième catégorie, sur laquelle se sont penchés les chercheurs depuis leur redécouverte. Elle concerne des manuscrits qui ont révélé un auteur intéressé par des domaines qui ne font au mieux qu’affleurer ponctuellement dans ses écrits publics : il s’agit de l’économie, qui fait surtout l’objet de réflexions de jeunesse – mais dont on retrouve des traces non négligeables dans l’œuvre publiée – et de la métaphysique. Comme nous le verrons, le travail sur cette « face cachée » ou discrète de Sieyès, que seules les archives ont permis de découvrir pleinement, implique des questionnements et des précautions plus complexes que dans le cas de la première catégorie.

Nous nous intéresserons donc d’abord aux textes qui, dans le corpus immergé, se rattachent, par leurs thèmes et leur datation, à l’œuvre publique. C’est le cas pour des écrits qui sont devenus aujourd’hui presque aussi célèbres – du moins dans le cercle restreint des études sieyèsiennes – que les textes publiés. On pense à ceux que Pasquino a retranscrit dans le livre consacré en 1998 à l’auteur : des manuscrits comme Contre la ré-totale, Limites de la souveraineté ou encore Bases de l’ordre social, par leur aspect homogène et par l’intérêt de leur contenu, ont quasiment acquis leur place au sein de l’œuvre globale et leur lecture est aujourd’hui incontournable [5]. C’est particulièrement le cas pour le troisième, qui est un récapitulatif de la pensée de Sieyès en l’an III et prend la forme d’une brochure cohérente, rédigée avec soin – et donc assez facilement lisible, ce qui tranche avec la plupart des manuscrits évoqués ici – qui a tous les aspects d’un texte prêt à être publié. D’autres exemples pourraient être donnés, et l’on ajoutera par exemple le cahier constitué par les Observations constitutionnelles dictées en l’an VIII à Boulay de la Meurthe, présentées de manière ordonnée et dont la valeur historique est incontestable [6].

Mais ces textes ne sont finalement que des îlots rendus un peu plus identifiables par leur unité au sein d’une masse plus large de documents, de feuillets parfois repris et raturés ou encore de dessins illustrant des mécanismes constitutionnels complexes [7]. Sur un plan général, il est évident que les manuscrits viennent éclairer la part émergée de l’œuvre qui, de son côté, demeure elliptique et sujette à des querelles d’interprétations. Sans jamais imposer une figure unique de l’abbé, ils en accentuent certains traits. C’est le cas pour l’hypothèse d’un Sieyès libéral, qui sort indubitablement renforcée de la lecture des archives. On y découvre ainsi, sous une forme approfondie, l’opposition entre « ré-totale » et « ré-publique », la seconde se caractérisant par la préservation, face à l’État, d’un espace de liberté individuelle et de poursuite des fins privées. Sieyès utilise publiquement, et de façon très sibylline, le néologisme de ré-totale dans son discours prononcé à la Convention le 2 thermidor de l’an III et l’on en trouve la trace – et surtout une définition plus approfondie – dans ses manuscrits [8]. De même, comme l’a montré Pasquino, les multiples développements consacrés à la liberté confirment l’attachement de l’auteur à la notion de représentation et donc à ce « faire faire » qui renvoie à un système social et politique fondé sur la délégation des compétences en vue de l’extension de la liberté de l’individu [9]. Un autre exemple pourrait être l’écho qu’offre le manuscrit Limites de la souveraineté à l’intérêt que porte Sieyès, à la même époque, aux droits de la minorité dans son projet de Jury constitutionnaire : contrairement à ce que laisse entendre Zapperi, on a ainsi la confirmation que l’abbé, à contre-courant des habitudes intellectuelles de son temps, avait réfléchi au statut de l’opposition dans le débat public [10].

Notre propos n’est pas de faire ici la liste de tous les éclairages que les manuscrits ont apportés à l’œuvre émergée [11]. Simplement, nous pouvons constater combien leur étude permet d’en affermir la compréhension et d’en guider l’interprétation. Elle permet de mettre au jour le cheminement d’une pensée dont l’expression publique s’appuyait très souvent sur des développements préalables qui, eux, demeuraient cachés et implicites. C’est ce qu’illustre le cas des néologismes (la ré-totale n’en est qu’un exemple), dont Sieyès était friand mais qui contribuaient souvent – ce fut le cas en l’an III – à déstabiliser un auditoire qui n’avait évidemment pas accès à ses brouillons [12]. Certes, cette part de l’œuvre n’a pas été bouleversée par la redécouverte des manuscrits. Avec le recul, on s’aperçoit qu’aucune révélation majeure n’a surgi des notes et ébauches : les grands axes de la pensée sieyèsienne n’ont pas subi de transformation capitale par rapport à ce que les écrits publics suggéreraient déjà [13]. Mais l’on ne saurait aujourd’hui aborder les idées de Sieyès sans en passer par des textes qui permettent d’en restituer la complexité et les nuances.

2. Les difficultés soulevées par l’usage des manuscrits politiques et juridiques

La prise en compte des manuscrits de Sieyès, on le voit, ne peut qu’enrichir les études consacrées à cet auteur tant ils dévoilent un pensée en action, dans ses hésitations et ses développements, avant même son émergence dans l’espace public. Toutefois, même si cet usage peut sembler aller de soi, plusieurs problèmes épistémologiques doivent être évoqués. Les manuscrits et les textes publiés, en effet, n’ont pas le même statut. Pour diverses raisons, les premiers n’ont pas été jugés aptes à la publication par leur auteur, qui a préféré en taire le contenu ou le diffuser sous une autre forme, ou à autre moment. Dès lors, la prise en compte de la volonté de l’auteur ne saurait être évacuée sans précautions : éclairer l’œuvre émergée à l’aide de documents tirés des archives revient – sur un plan herméneutique – à valoriser un contenu que Sieyès lui-même n’avait pas souhaité intégrer à l’œuvre « officielle » qu’il léguait à la postérité. De façon quelque peu radicale, un chercheur voulant respecter au plus près l’intentio auctoris pourrait prendre acte de ce choix et écarter les manuscrits pour s’en tenir aux interventions publiques. Une telle posture serait discutable et peu féconde [14]. Mais à l’inverse, intégrer les archives aux études sieyèsiennes ne peut se faire sérieusement qu’en gardant à l’esprit la différence de statut entre ces matériaux textuels et en se posant la question des raisons pour lesquelles l’auteur a laissé dans l’ombre des pans entiers de sa pensée.

Dans le cas des manuscrits politiques et juridiques, nous disposons de peu de données biographiques pour interpréter les motifs de Sieyès. Praticien, député ou législateur, celui-ci n’a pas toujours pris le temps de systématiser ses idées et de les diffuser de manière synthétique auprès de ses contemporains. En avait-il l’envie ? Il paraît souvent privilégier les responsabilités politiques et les tâches administratives au travail théorique. Et nous connaissons aussi sa tendance à se croire incompris, à dédaigner l’avis de ses pairs et à se réfugier dans le silence en cas de difficulté à imposer ses vues. Des hypothèses plus précises peuvent être proposées selon les cas. Ainsi, Pasquino a expliqué pourquoi Sieyès, lors des débats à la Constituante en août 1791, n’avait pas prononcé l’intéressant discours titré Représentation et élections qu’il avait préparé. Dans le contexte de l’affrontement entre Barnave et Robespierre, des considérations tactiques l’ont poussé à se taire [15]. Rien n’empêche dès lors d’intégrer le discours à l’œuvre globale de l’abbé et de l’utiliser pour en approfondir la connaissance. Mais la condition préalable est de déterminer pourquoi son auteur a jugé superflu d’en rendre le contenu public. Ici, la cause du silence est conjoncturelle, liée à des rapports de force entre députés. Cette explication désamorce-t-elle tout piège quant au contenu du discours ? Pas tout à fait : l’usage qu’en propose Pasquino soulève d’après nous une difficulté supplémentaire dans la mesure où il affirme y découvrir l’un des principes fondamentaux de la pensée sieyèsienne.

Le « Sieyès modèle » [16] que construit Pasquino est l’énonciateur d’un système conceptuel dans lequel existerait un lien crucial entre la représentation, c’est-à-dire l’existence d’une classe politique spécialisée et chargée de prendre en charge les affaires publiques, et l’élection. Dans le texte concerné, effectivement, l’on découvre Sieyès attaché à l’idée que « la formation de la loi ne soit jamais confiée qu’à des députés élus », ce qui revient notamment à exclure le roi des décisions législatives. L’interprétation proposée ne saurait donc être mise en doute. Peut-on pour autant en déduire ensuite, comme le fait Pasquino, que le lien entre élection et représentation est un élément central et constitutif de la pensée sieyèsienne ? Cette thèse est au cœur de la lecture que l’auteur fait de la doctrine politique et institutionnelle de l’abbé : l’obligation politique, autrement dit l’acceptation de l’autorité de l’État, serait indissociable de l’« électionnisme » [17]. Or, même s’il n’est pas dans notre propos de débattre de cette interprétation, nous pouvons remarquer que le principe électif, loin d’être une constante des théories de Sieyès, lui pose problème au point qu’il l’abandonne en l’an VIII, dans le projet de constitution du Consulat, au profit d’un système de listes de notabilité : il veut alors renforcer l’indépendance des représentants de manière à limiter les risques de démagogie. Au sein de la relation de confiance qu’il ne cesse de prôner entre les citoyens et la classe politique, l’élection n’est qu’une modalité contingente, donc une solution temporaire à laquelle il préfère finalement une approche plus « descriptive » de la représentation, articulée sur l’identité entre représentés et représentants [18].

Ainsi, le lien entre élection et représentation exposé dans le manuscrit concerné ne s’applique qu’à un moment de son parcours intellectuel. Sieyès n’a jamais renié l’idée d’une désignation spécifique des représentants législatifs, mais ses vues sur les modalités concrètes de cette procédure ont évolué. Ce débat, interne au champ des études sieyèsiennes, nous semble relever d’une difficulté inhérente au travail effectué à partir d’archives inédites : l’envie de mettre au jour, dans des textes inexploités, des clés herméneutiques innovantes, des perspectives nouvelles sur l’œuvre ou des réflexions censées faire surgir le « Sieyès réel » derrière l’opacité de figures publiques parfois cryptiques. Ce n’était sans doute pas le but visé par Pasquino, et il est certainement excessif de le prendre ainsi en exemple pour exposer ce biais, tant ses travaux ont contribué à une compréhension décisive des écrits de l’abbé [19]. Cependant, sa survalorisation du discours de 1791 au sein de l’œuvre globale permet de soulever le problème de la hiérarchie entre les sources publiques et manuscrites, et surtout de l’usage des secondes en tant que composantes d’une doctrine politico-juridique dans laquelle il est tentant de chercher des constantes [20].

Cette difficulté renvoie à ce que l’on pourrait appeler la « preuve par l’archive ». Face à une telle masse de documents, dont la cohérence et l’unité ne vont pas de soi, il est possible de puiser à volonté pour défendre, à des fins d’innovation ou de polémique, des interprétations contraires de l’œuvre. Dans le cas des manuscrits appartenant à la première catégorie que nous avons définie, ce biais nous semble évitable. En effet, il existe toujours la possibilité de confronter les « Sieyès modèles » ainsi élaborés aux écrits publics, dont on peut raisonnablement estimer qu’ils doivent demeurer prioritaires par rapport aux notes non publiées. De façon générale, l’usage des archives appelle une comparaison minutieuse avec le corpus émergé et il apparaît contestable – lorsque survient une contradiction – de privilégier un manuscrit en vue d’une redescription de l’œuvre. Pour ne prendre qu’un exemple, l’on remarque dans Limites de la souveraineté un passage dans lequel Sieyès semble affirmer que la constitution, en tant que loi fondamentale, doit être votée à l’unanimité. Or, une telle assertion est non seulement contradictoire avec le reste de son œuvre – publique ou manuscrite – mais aussi avec les possibilités d’application pratique [21]. On peut y voir une hésitation liée à ses interrogations sur le statut de la minorité ; on peut également privilégier une hypothèse plus économique et se dire que l’auteur, au cours de ses cheminements logiques, s’est simplement contredit. Dans tous les cas, il serait vain (et faux) d’y chercher une quelconque révélation sur ce que serait sa « vraie » pensée à propos du pouvoir constituant et de ses modalités concrètes d’expression [22].

3. Les usages des manuscrits économiques de Sieyès

Si la première catégorie de manuscrits offre finalement assez peu de prise à la tentation d’ériger des éléments contingents en révélateurs de l’essence de l’œuvre, il en va autrement pour la seconde catégorie. Celle-ci, rappelons-le, concerne des documents inscrits dans deux champs conceptuels absents ou presque des écrits publics : l’économie et la métaphysique. L’importance quantitative des textes consacrés à ces deux domaines a permis d’étoffer la connaissance que nous avons de Sieyès, considéré aujourd’hui comme un intellectuel aux multiples facettes dont la pensée possède des ramifications insoupçonnées. Ce matériau de recherche est donc à la fois passionnant et surprenant pour celui qui s’en serait tenu à une œuvre émergée qui apparaît en retour bien lapidaire. Mais il est hautement problématique en ce qu’il pose de manière aigue les questions épistémologiques que nous venons d’exposer. En effet, c’est dans ces deux champs, et surtout le premier, que l’appel à la « preuve par l’archive » en vue d’une redescription de l’œuvre a produit ses effets les plus contestables. Au point que l’on puisse se demander si, à côté de la capacité des manuscrits à éclairer la pensée sieyèsienne, il n’y a pas aussi la possibilité inverse d’un obscurcissement.

Afin de le démontrer, nous nous proposons d’établir tout d’abord ce qui s’apparente, selon nous, à un « usage raisonnable » [23] des travaux économiques de l’abbé. Ceux-ci, il faut le préciser, constituent ce que l’on pourrait appeler une « œuvre de jeunesse » : les textes concernés ont été écrits avant 1789 et forment donc un corpus pré-révolutionnaire datant notamment des années 1770. On y découvre un « Sieyès, lecteur des physiocrates » [24] et d’Adam Smith, commentateur critique des économistes de son temps, reprenant à son compte leur vocabulaire et cherchant à produire ses propres analyses. Il est d’ailleurs intéressant de noter que sa toute première intervention publique aurait pu être ses Lettres aux économistes de 1775, dont la publication fut finalement abandonnée. Ainsi, les archives révèlent, derrière la figure du théoricien politique et juridique, un auteur qui polémique sur l’origine des richesses et manie avec une certaine autorité les notions de travail, de valeur ou de production industrielle. Est-ce à dire qu’il fut aussi novateur et perspicace dans ce domaine qu’en matière constitutionnelle ? Ses commentateurs modernes s’accordent pour répondre par la négative [25]. L’abbé, dans ses premiers efforts intellectuels, n’a pas été à la hauteur du pamphlétaire révolutionnaire ou du législateur. L’économie a été pour lui un terrain de jeu précoce dans lequel il n’aurait pas égalé ses maîtres.

Toutefois, et nous reprenons ici un argument de Larrère, ce n’est pas du côté du champ économique à strictement parler qu’il faut chercher l’intérêt de cette période de la pensée sieyèsienne. Ce qui intéresse Sieyès est bien plus la conception de la société véhiculée par les thèses physiocratiques, et plus généralement les analyses politiques et morales qu’il déduit des travaux des économistes [26]. Ainsi, bien qu’il s’inscrive dans le vocabulaire de l’économie, ses réflexions tendent déjà à se situer sur le plan de la théorie politique : il retient des physiocrates la continuité entre l’ordre naturel et un ordre social orienté vers la satisfaction de ses membres, insistant sur le lien entre l’association des individus et leur capacité à satisfaire leurs désirs et accroître leurs richesses ; à la manière de Smith – qu’il affirme avoir dépassé – il met en avant la division du travail et son rôle moteur en société. Autant d’idées que l’on retrouve quelques années plus tard dans ses textes majeurs de la période révolutionnaire, cette fois à l’aune d’un vocabulaire politique et juridique mieux maîtrisé. Sieyès, dès ses recherches de jeunesse, développe des raisonnements qu’il reprend ultérieurement de manière approfondie et actualisée pour les appliquer de façon plus franche aux questions morales et institutionnelles. Ainsi, nous observons chez lui une « migration conceptuelle » qui traduit le passage d’un paradigme à un autre, cette évolution étant également le signe d’une maturation intellectuelle notable : le Sieyès qui investit le champ politique et juridique le fait en opérant une sorte de « coupure épistémologique » par laquelle il acquiert le vocabulaire dans lequel il donne ensuite le meilleur de lui-même en devenant le théoricien de la Révolution [27].

Les manuscrits économiques illustrent donc ce que peut être la genèse d’une pensée, ses tâtonnements, ses évolutions et reformulations depuis son expression discrète jusqu’à sa forme publique achevée. C’est en tout cas ce qui nous paraît être une lecture raisonnable, basée sur deux assertions qui sont 1) que le Sieyès de l’après 1789 est celui de la maturité et 2) qu’il a dès lors abandonné le champ économique pour investir ce qui, si l’on examine sa biographie et la postérité de ses idées, constitue son domaine de réflexion prioritaire. Pourtant, l’étude des archives a donné lieu à d’autres interprétations de ses théories économiques, et nous souhaitons démontrer ici qu’elles se fondent sur un usage contestable des manuscrits. Les travaux de Zapperi en fournissent un exemple assez frappant, et ce d’autant plus qu’il fut l’un des premiers chercheurs à tenir compte de la redécouverte des textes économiques inédits.

Nous pouvons résumer sa thèse de la façon suivante : selon lui, Sieyès possède dès les années 1770 une pensée achevée et définitive. Celle-ci vise à préserver le mode de production féodal et les rapports de domination qui en découlent. En conséquence, l’objectif de l’abbé – assimilé à celui des révolutionnaires – est de renouveler en surface le personnel politique de l’époque tout en maintenant la France dans l’Ancien régime. En effet, puisqu’elle ne remet pas en cause le mode de production pré-capitaliste, la Révolution apparaît comme une supercherie destinée à leurrer « la grande masse des travailleurs » en la reléguant dans un statut subalterne. Au premier rang des mystificateurs, Sieyès est le théoricien du remplacement d’une caste par une autre. En 1789, il masque son véritable but – la préservation du régime féodal – derrière une rhétorique trompeuse de l’émancipation de la nation (destinée à empêcher la lutte des classes) et des droits formels des citoyens (l’égalité politique aveugle aux inégalités économiques) [28]. Et de cette façon se construit, par l’autorité des archives – sources d’une vérité ésotérique – un terrible Sieyès dont le seul tort semble être de ne pas avoir été marxiste dans la France de la fin du XVIIIe siècle.

Comment une telle construction est-elle possible ? Selon nous, deux biais doivent être repérés. Le premier peut être rapporté à ce que Skinner nomme la « mythologie de la cohérence », c’est-à-dire l’idée que tous les aspects d’une œuvre peuvent être rassemblés sous la forme d’un système conceptuel global, traversé par une signification homogène [29]. Cela revient à occulter les évolutions ou ruptures intellectuelles et surtout à réduire la complexité de la pensée. Certes, il n’est pas interdit de se fier à l’intention d’un auteur qui, comme dans le cas de Sieyès, peut avoir défendu la cohérence de ses vues. Mais la démarche de Zapperi est tout autre : elle consiste à subsumer les écrits publics de la maturité révolutionnaire et post-révolutionnaire sous les textes de jeunesse. En d’autres termes, elle survalorise les manuscrits économiques, les dépeint comme le moment d’achèvement de la pensée sieyèsienne et présente les travaux postérieurs à 1789 comme de simples produits dérivés d’un cadre théorique préétabli. Au lieu de percevoir les écrits des années 1770 comme l’expression de la lente formation d’une pensée, Zapperi y voit l’élément fondateur (et secret) de l’œuvre de l’abbé [30]. Des textes qu’un usage raisonnable décrit comme précoces et peu clairvoyants seraient autant de preuves d’une stratégie cachée d’immobilisme économique et social : par une sorte de « saut interprétatif », la difficulté de Sieyès à sentir les évolutions de son temps à l’aide des concepts qu’il utilise alors devient le signe d’une haine du capitalisme naissant et d’une valorisation de l’ordre ancien.

Le second biais est méthodologique : en plus des Lettres aux économistes, la démonstration s’appuie sur un corpus de fragments manuscrits servant à mettre en lumière l’obstination de Sieyès à diviser la société entre une élite gouvernante et la majorité de la population, réduite à un statut subalterne. L’abbé aurait donc, dès sa jeunesse, établi la future distinction entre les citoyens actifs et passifs, seuls les premiers disposant du droit de vote. Il s’agit effectivement d’un point central de la pensée sieyèsienne, qui fait depuis longtemps l’objet de débats nuancés [31]. Mais chez Zapperi, cette distinction devient le simple symbole d’un élitisme intransigeant. Pour le prouver, il utilise un texte tel que Grèce. Citoyen – Homme, sorte de billet d’humeur dans lequel Sieyès, volontiers misanthrope, se laisser aller à des récriminations contre ses contemporains, qu’ils soient issus des « classes aisées » ou des rangs des « malheureux voués aux travaux pénibles » [32]. Quelle valeur conceptuelle attribuer à ce document ? Est-elle suffisante pour qu’on le juge typique de la doctrine sieyèsienne ? C’est ce que suggère Zapperi, sans expliquer comment, sur un plan scientifique, il a établi cette valeur. La « preuve par l’archive », dans un cas comme celui-ci, n’est pas convaincante. Il manque une discussion plus étayée sur le mode de sélection des sources manuscrites et l’évaluation de leur place dans l’évolution de l’œuvre globale [33].

Le cas que nous venons d’exposer est un peu extrême. Toutefois, des études plus récentes sur ce thème ne sont pas exemptes de telles difficultés. On trouve chez Dorigny la même tendance à utiliser ces textes de jeunesse comme une clé d’interprétation des travaux ultérieurs. En effet, la thèse qu’il développe procède d’une lecture semblable des diverses périodes de l’œuvre : favorable, sur un plan économique, à une conception interventionniste et volontariste de l’État, Sieyès aurait été très tôt farouchement anti-libéral. Une tendance que confirmeraient ensuite ses idées politiques et institutionnelles. Et ainsi, selon Dorigny, « l’État de Sieyès apparaît-il comme tout puissant face à des individus isolés, privés de tout droit à une organisation autonome » [34]. Or, si l’on considère l’attachement de l’abbé à la liberté individuelle, son apport à la pensée libérale avec la notion de « ré-totale » et ses mises en garde répétées contre l’intrusion de l’État dans les affaires privées, cette assertion paraît douteuse. Au-delà de ce débat, elle s’appuie surtout sur un postulat discutable : Sieyès aurait formulé précocement une conception définitive de l’État qui aurait prédéterminé son approche des matières constitutionnelles. Peut-on ainsi enfermer un auteur dans des manuscrits de jeunesse non publiés ? Rien ne l’interdit sans doute, mais à condition de démontrer la validité d’une telle hiérarchisation des textes. Pour cela, l’usage d’archives inédites ne suffit pas et fait courir le risque, là encore, de confondre les étapes de formation de la pensée avec son aboutissement.

4. L’hypothèse du substrat métaphysique

Les manuscrits métaphysiques, qui révèlent un Sieyès féru de philosophie et influencé par Condillac, constituent le deuxième champ de recherche que la redécouverte des archives a permis de mettre au jour. Deux spécificités les distinguent des textes économiques. La première est qu’il est impossible de les définir comme une simple « œuvre de jeunesse ». En effet, comme l’a expliqué Guilhaumou, l’abbé n’a pas cessé, au cours de sa vie, d’investir ce terrain : si le Grand cahier métaphysique s’apparente au Sieyès pré-révolutionnaire dont la pensée, dans les années 1770, est encore en formation, les Vues analytiques sur la nature en général et sur l’homme en particulier datent des années 1810 et prouvent l’intérêt constant de l’auteur pour ces thèmes [35]. Mieux, c’est au moment où son rôle politique s’étiole sous l’Empire qu’il paraît en quelque sorte revenir à ce qui pourrait être l’un de ses domaines intellectuels de prédilection, dont il ne s’était éloigné que dans la tourmente de la vie publique [36]. La deuxième spécificité est, paradoxalement, l’absence de lien explicite entre sa pensée métaphysique et sa pensée politique et juridique. Ses recherches économiques de jeunesse ont conservé une certaine présence dans l’œuvre émergée, certaines brochures comme Qu’est-ce le tiers état ? s’appuyant encore partiellement sur des raisonnements économiques. Il n’en est rien pour la philosophie, qui non seulement n’a jamais fait l’objet d’une publication, mais n’apparaît pas dans les écrits publics.

Ces spécificités ont des conséquences ambigües. D’une part, l’hypothèse d’un substrat métaphysique de l’œuvre émergée semble moins fragile que dans le cas économique. C’est ce qu’évoque par exemple Quiviger quand, se référant aux travaux fondateurs de Guilhaumou, il parle d’« une analyse en termes d’infrastructure métaphysique qui déterminerait la superstructure politique » [37]. On trouverait donc chez Sieyès une œuvre exotérique, politique et juridique, et une œuvre ésotérique qui, dans une logique très straussienne [38], serait à la fois cachée et décisive : c’est en analysant les idées métaphysiques de l’abbé que l’on pourrait accéder au véritable sens de ses écrits « officiels ». Pourtant, d’autre part, une telle lecture, du fait même du type d’interprétation qu’elle implique, se heurte au problème de la coupure conceptuelle qui existe entre les deux domaines de l’œuvre. Ainsi, la validation de l’hypothèse du substrat philosophique ne peut réellement s’appuyer sur l’analyse de textes publics dont la profondeur théorique est indéniable, mais uniquement dans les limites du jusnaturalisme ou du constitutionnalisme [39]. Autrement dit, cette hypothèse se heurte à l’impression d’incommensurabilité qui frappe le lecteur qui tente de lire en parallèle les publications politique et juridiques et les manuscrits philosophiques. Un peu comme si Sieyès lui-même avait cloisonné soigneusement ses deux passions intellectuelles, ses deux œuvres de maturité.

Comment les chercheurs s’intéressant à la figure du « Sieyès métaphysicien » ont-il abordé et géré cette tension ? Les travaux de Guilhaumou et Quiviger montrent, à ce sujet, une certaine prudence. C’est le cas lorsque le second – que l’on sent peut-être tenté par l’hypothèse du substrat – s’écarte explicitement de l’idée que l’un des secteurs de l’œuvre détermine l’autre et décide de ne pas reprendre à son compte « les interprétations qui feraient de sa "philosophie" la cause ou l’effet de ses projets constitutionnels, ou qui décriraient l’une comme la "vérité" de l’autre, ou encore distingueraient une manière de réflexion ésotérique [...] nourrissant un projet exotérique » [40]. Plus précisément, sa thèse est que Sieyès a utilisé un même type de raisonnement appliqué à des préoccupations semblables dans des champs distincts, ce qui permet de relever une cohérence d’ensemble tout en évitant l’écueil du réductionnisme que nous avons constaté dans le cas des manuscrits économiques. Ainsi l’abbé aurait-il développé – comme dans le cas de la création du Conseil d’État que Quiviger étudie avec minutie – des « manières de penser » relativement similaires mais exprimées dans des vocabulaire conceptuels différents ; il n’y aurait pas un système métaphysique servant de base à la théorie politique et juridique, comme cela a pu être envisagé chez Locke, mais un penseur pluridisciplinaire passant d’un champ à l’autre sans se trahir. C’est le cas par exemple pour sa conception de l’homme en tant que « moi social », jonction entre la métaphysique et la description jusnaturaliste de la société [41], ou encore pour son approche du « monde lingual » comportant une distinction entre les individus actifs, sources de néologismes et capables d’adapter leur vocabulaire à la complexité du monde, et passifs, simples réceptacles des préjugés véhiculés par les mots [42].

Ce type de raisonnement est conforme à l’idée que nous nous faisons d’un usage raisonnable de ces manuscrits, dans le sens où nulle interprétation fracassante des textes publics n’est à attendre des travaux philosophiques : la vérité de l’œuvre globale ne réside pas dans un substrat ésotérique produit par un « auteur modèle » tentaculaire, dominant la totalité de ses écrits dans une perspective de cohérence absolue. Dès lors, rien n’empêche de nous demander prudemment quelles sont les passerelles entre les secteurs conceptuels concernés. Ce n’est possible qu’à condition d’admettre que, d’un point de vue épistémologique, cette démarche consiste sans doute à aller un peu au-delà de l’intention explicite de Sieyès et à lui faire dire un peu plus que ce qu’il avait en tête. Mais cela permet aussi d’interroger de manière féconde le fractionnement intellectuel d’un auteur qui, n’ayant jamais prétendu élaborer une œuvre unifiée, ne saurait à l’inverse être soupçonné d’une sorte de schizophrénie cognitive en vertu de laquelle les multiples facettes de sa pensée obéiraient à un cloisonnement strict ou à une imperméabilité totale.

Nous admettons volontiers que notre perspective n’est peut-être recevable qu’à l’intérieur du champ de l’histoire des idées et non de la philosophie. Prenant acte de cette limite, nous souhaiterions proposer une lecture « straussienne modérée » de Sieyès. Dans le Préliminaire à la constitution française, l’une de ses publications majeures, l’on trouve un plaidoyer en faveur de la métaphysique : face aux critiques dont il fait l’objet de la part de certains députés – il a l’image d’un théoricien abscons – il répond en valorisant la rupture avec les préjugés et la tradition. Ce qu’il appelle alors « métaphysique » est la capacité à s’élever au-dessus de l’existant pour se projeter dans le possible. Dans un contexte où ce terme est péjoratif et synonyme d’« abstrait », il revendique ironiquement ce titre [43]. Cette réaction n’est pas anodine : nous ne disposons pas de données biographiques pour le confirmer, mais nous pouvons imaginer que Sieyès n’a pas publié ses idées afin de ne pas nourrir les critiques de ses adversaires. Dans le cadre de débats politiques dominés par des juristes, il a voulu privilégier une image de législateur, reléguant dans l’ombre son intérêt pour la métaphysique. Ce type de lecture a ses limites, mais elle fournit une explication à son silence philosophique public alors même qu’il a été particulièrement prolixe en privé [44].

Conclusion : sur la « preuve par l’archive »

La méthode d’interprétation des œuvres que, dans le cas des études sieyèsiennes, nous avons appelé la « preuve par l’archive » nous semble comporter des risques épistémologiques qui n’ont pas été clairement exposés à la suite de la redécouverte des manuscrits. Bien entendu, nul ne doute de l’importance décisive de la part immergée de l’œuvre pour comprendre la pensée de l’abbé, sa maturation et son évolution. Il s’agit d’un évènement suffisamment rare dans le domaine de l’histoire des idées politiques et philosophiques pour qu’on l’apprécie à sa juste valeur. Mais nous pensons également avoir démontré que l’utilisation des textes non publiés appelait un minimum de questionnements et de précautions. Sans aller jusqu’à « sacraliser » l’œuvre publique, elle nous semble devoir conserver une certaine prééminence dans la construction de cet objet aux contours mouvants qu’est la « pensée sieyèsienne ». En effet, l’incorporation des manuscrits à l’œuvre globale, démarche aussi légitime que nécessaire, peut générer autant d’usages raisonnables que fantaisistes. Dès lors, respecter l’intention de l’auteur nécessite de formuler l’hypothèse que ses interventions exotériques demeurent un référent incontournable dans le cas d’une querelle d’interprétation qui mettrait en concurrence le sens des travaux émergés et immergés. De même, cela implique de postuler – à partir des connaissances biographiques dont nous disposons – que le Sieyès public, théoricien politique et juridique, ne s’appuyait pas sur un projet socio-économique préétabli et caché, ni sur un système métaphysique englobant d’où il aurait tiré la totalité de ses propositions dans les autres champs.

Prôner, comme nous le faisons, une utilisation mesurée de la « preuve par l’archive » afin de limiter les risques de production de « Sieyès imaginaires » excessivement distants du « Sieyès empirique » [45], ne signifie pas pour autant réduire la vérité de l’œuvre à son expression publique. Au contraire, nous avons voulu exprimer l’idée que l’usage raisonnable des manuscrits consistait plutôt à faire le pari de la complexité, à traiter les travaux de l’abbé dans leurs divers contextes de formulation et à les prendre au sérieux sans les muer en clés herméneutiques recélant prétendument une signification ultime. Cela suppose de ne pas céder à l’enthousiasme de celui qui, exhumant un corpus de documents inédit pour y chercher le « principe » ou l’« essence » de la pensée, est tenté d’en forcer l’interprétation à des fins de redescription polémique de l’œuvre. La redécouverte et la publication des manuscrits sont une chance pour les études sieyèsiennes, mais aussi un défi qui appelle une actualisation des méthodes et de leur environnement épistémologique. De cette façon, l’on évitera de confondre les prémisses d’une pensée avec son expression achevée, ses digressions avec le cœur de son propos, ou ses errements avec ses propositions fondamentales.

[1] E. Sieyès, Vues sur les moyens d’exécution dont les représentants de la France pourront disposer en 1789, in Œuvres, Paris, EDHIS, 1989, p. 97-98.

[2] Sur les manuscrits et leur histoire, voir Les archives Sieyès, inventaire par Robert Marquant, Paris, S.E.V.P.E.N., 1970 ; P. Bastid, Sieyès et sa pensée, Paris, Hachette, p. 323-327.

[3] C. Fauré (dir.), Des manuscrits de Sieyès, t. 1 et t. 2, Paris, Honoré Champion, 1999 et 2007.

[4] Nous reprenons ici l’expression utilisée dans un récent ouvrage pour qualifier les multiples aspects que revêtent à la fois la pensée de Sieyès et son action politique et administrative concrète. Cf. P.-Y. Quiviger, V. Denis et J. Salem (dir.), Figures de Sieyès, Paris, Publications de la Sorbonne, Paris, 2008.

[5] Voir P. Pasquino, Sieyès et l’invention de la constitution en France, Paris, Odile Jacob, 1998, p.175-176, 177-180 et 181-191. Ces textes ont également été publiés dans C. Fauré (dir.), Des Manuscrits de Sieyès, t. 1, op. cit., p. 455-456 ; 492-494 ; 507-515.

[6] Ibid., p. 520-526. Voir également A. Boulay de la Meurthe, Théorie constitutionnelle de Sieyès, Paris, Paul Renouard, 1836.

[7] On pense aux schémas compris dans le carton 284 AP 5 (3) et retranscrits dans C. Fauré, Des Manuscrits de Sieyès, t. 2, op. cit., p. 535-540.

[8] E. Sieyès, Opinion de Sieyès prononcée à la Convention le 2 thermidor de l’an III, Paris, EDHIS, 1989, p. 7. En ce qui concerne les manuscrits, cf. Bases de l’ordre social (op. cit., p. 511) et Contre la ré-totale (il faut cependant préciser que ce titre n’est pas de Sieyès lui-même et a été ajouté semble-t-il par Hyppolite Fourtoul). Le terme de ré-totale décrit une société uniformisatrice dans laquelle les individus, sur un mode hobbesien, mettent en commun la totalité de leurs droits et de leurs biens et les abandonnent à l’autorité d’un Etat dont le pouvoir devient dès lors illimité. Dans un texte manuscrit de l’an III sur le Gouvernement paternel, l’abbé utilise aussi la notion de « rem totale ». Cf. Discussion sur la constitution, in C. Fauré (dir.), Des Manuscrits de Sieyès, t. 2, op. cit., p. 555.

[9] P. Pasquino, Sieyès et l’invention de la constitution en France, op. cit., pp. 113-128. Voir également E. Sieyès, Liberté n’est pas jalouse de faire, in C. Fauré (dir.), Des Manuscrits de Sieyès, t. 1, op. cit., p. 460.

[10] E. Sieyès, Limites de la souveraineté, in C. Fauré (dir.), Des Manuscrits de Sieyès, t. 1, op. cit., p. 492. En l’an III, cette idée, loin d’être anecdotique, ne passa pas inaperçue et fut combattue par Thibaudeau qui y voyait une menace pour l’ordre social. Cf. Le Moniteur universel, 1er fructidor de l’an III (18 août 1795), p. 487. Zapperi, pour sa part, manque cette nuance – il est vrai un peu fugace et imperceptible – de la pensée de Sieyès. Voir R. Zapperi, Qu’est-ce que le Tiers-état ?, Genève, Droz, 1970, pp. 75-76.

[11] Le texte Bases de l’ordre social confirme aussi que l’idée d’un Grand-électeur proposée par Sieyès à Bonaparte après le 18 brumaire était déjà présente en l’an III. Voir M. Carius, « Le "cochon à l’engrais". A propos du Grand-électeur dans le projet de Constitution présenté par Sieyès en 1799 (an VIII), in Revue française de droit constitutionnel, n° 62, 2005, p. 227-256.

[12] Sieyès ne ménageait pas ses interlocuteurs, et ses projets de constitution et de Jury constitutionnaire furent mal reçus par les députés de la Convention. Voir M. Lahmer, « Sieyès lors des débats constituants en l’an III : autopsie d’un échec », in P.-Y. Quiviger, V. Denis et J. Salem (dir.), Figures de Sieyès, op. cit., p. 43-82.

[13] Ainsi, il est intéressant de noter que les travaux de Bastid sur cet aspect de l’oeuvre, qui datent pourtant d’une époque où l’on pensait les archives perdues, n’ont pas été infirmés par les manuscrits. Certes, des conflits d’interprétation sont toujours possibles, et rien n’interdit de débattre de telle ou telle analyse. Mais dans l’ensemble, ces travaux font toujours autorité. Voir P. Bastid, Sieyès et sa pensée, Paris, Hachette, 1970 (1939).

[14] On pourrait lui rétorquer que l’intention de l’auteur n’est pas réductible aux bornes qu’il a lui-même imposées à son œuvre, mais s’étend au sens global de celle-ci, ce qui nécessite l’inclusion d’un maximum de sources.

[15] P. Pasquino, Sieyès et l’invention de la constitution en France, op. cit., p. 49-52. Le texte Représentation et élections est reproduit p. 173-176.

[16] Nous faisons référence ici à la notion d’« auteur modèle » telle que l’a proposée Umberto Eco. A partir d’hypothèses textuelles et de données contextuelles, le lecteur produit une interprétation de l’intention de l’auteur, et donc du sens du texte. Voir U. Eco, Lector in Fabula, Paris, Grasset, 1985, p. 67-68 et 77-80.

[17] Voir par exemple P. Pasquino, Sieyès et l’invention de la constitution en France, op. cit., p. 52, 92, 128.

[18] C’est ce qu’explique Quiviger, dont l’hypothèse est que l’appartenance commune au Tiers-état permettait à Sieyès de légitimer un lien de représentation affranchi du système électif direct. Voir P.-Y. Quiviger, Le principe d’immanence, Paris, Honoré Champion, 2007, p.11 ; Pour une définition de la représentation descriptive, selon laquelle les représentants doivent refléter la structure sociologique des représentés, voir B. Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996, p. 143-148. Selon nous, toutefois, l’abandon du principe de l’élection tient plutôt chez Sieyès à l’identité morale – donc au partage de valeurs communes – qui lie les citoyens à la classe politique révolutionnaire. Voir E. Sommerer, Sieyès, le révolutionnaire et le conservateur, Paris, Michalon, 2010 (à paraître).

[19] Ainsi, cela ne nous semble nullement remettre en cause sa thèse d’un « Sieyès modèle » libéral dont la pensée aurait influencé Constant. En un sens, la maximisation de la distance entre représentés et représentants en l’an VIII confirme – d’une façon que l’on peut certes contester – son attachement à un modèle institutionnel dans lequel les citoyens vaquent librement à leurs occupations sans se préoccuper constamment des affaires publiques.

[20] Pasquino décrit ainsi chez Sieyès le « principe électif comme unique et ultime fondement de la légitimité de l’exercice du pouvoir politique et comme pratique juridique d’autorisation donnée par le bas » (Sieyès et l’invention de la constitution en France, op. cit., p. 70).

[21] La seule décision prise à l’unanimité est l’adhésion au pacte social dans le but de renforcer les droits naturels que sont la liberté et la propriété. Pragmatique, Sieyès admettait que toutes les décisions concrètes des citoyens – y compris dans le domaine constituant – devaient se faire selon le principe 1) de la représentation et 2) du vote majoritaire. Voir E. Sieyès, Préliminaire de la Constitution française. Reconnaissance et exposition raisonnée des droits de l’homme et du citoyen, in Œuvres complètes, t. 2, op. cit., p. 38.

[22] Le biais évoqué ici consiste donc à postuler que l’auteur d’un texte manuscrit y a exposé un aspect à la fois essentiel et permanent de sa doctrine. Cela revient à confondre le Sieyès « auteur d’une œuvre » avec le Sieyès « auteur d’un manuscrit conjoncturel ». Autrement dit, deux « auteurs modèles » distincts sont décrits comme identiques. Or, il apparaît que les deux ne coïncident pas forcément.

[23] Nous entendons par là non pas bien sûr un « bon usage » qui serait le seul possible (parce qu’il confirmerait nos propres thèses), mais un usage qui, sans épuiser la possibilité de la dispute académique, fasse preuve d’un minimum de rigueur épistémologique et ne produise pas des « Sieyès modèles » en décalage manifeste avec ce que nous savons de l’œuvre et du parcours biographique de l’abbé.

[24] C. Larrère, « Sieyès, lecteur des physiocrates », in P.-Y. Quiviger, V. Denis et J. Salem (dir.), Figures de Sieyès, op. cit., p. 195-211.

[25] C’est le cas par exemple de Jacques Valier, pour qui « l’apport de Sieyès à l’économie politique est négligeable ». Cf. sa présentation dans C. Fauré, Des Manuscrits de Sieyès, t. 1, op. cit., p. 192.

[26] C. Larrère, « Sieyès, lecteur des physiocrates », art. cité, p. 196. Pour une analyse plus approfondie du rapport de Sieyès aux idées économiques de son temps, cf. du même auteur L’invention de l’économie au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1992.

[27] La brochure Qu’est-ce que le Tiers État ? nous paraît être l’un des « lieux » textuels privilégiés de cette mutation. En effet, Sieyès y définit la Nation à la fois à l’aune du travail – et donc de l’utilité sociale – et de l’appartenance morale à une même communauté de valeurs, ce critère étant selon nous le plus décisif.

[28] R. Zapperi, Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers État ?, Genève, Droz, 1970 ; R. Zapperi, Emmanuel Sieyès, Écrits politiques, Bruxelles, Éditions des archives contemporaines, 1994. S’interroger sur la part d’inégalité que l’égalité « en droits » peut occulter est bien sûr légitime. En tirer argument pour rejeter la Révolution française du côté de l’ordre féodal nous semble quelque peu réducteur.

[29] Q. Skinner, « Meaning and Understanding in the History of Ideas », in History and Theory, n° 8, 1969, p. 16.

[30] « Dans les publications de Sieyès on ne retrouve que fort peu de traces des études économiques qu’il avait poursuivies pendant ses longues années de formation : celles-ci constituent cependant une sorte de toile de fond à demi cachée et floue » (R. Zapperi, Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers État ?, op. cit., p. 8).

[31] La catégorie des citoyens actifs, pour Bastid, est avant tout civique, ouverte à tous ceux qui désirent s’impliquer dans les affaires politiques et acceptent de payer pour cela une taxe modique (P. Bastid, Sieyès et sa pensée, op. cit., p. 407-408). De plus, comme l’a montré Rosanvallon, la distinction est avant tout incluante et non excluante, exprimant historiquement l’ouverture de l’espace de la citoyenneté à des catégories autrefois exclues, à l’image des non propriétaires (P. Rosanvallon, Le sacre du citoyen, Paris, Gallimard, 1992, p. 62-64). Ajoutons que ce que Zapperi appelle « la grande masse des travailleurs » est en fait une part minoritaire (certes non négligeable) de la population masculine en âge de voter (ibid., p. 45).

[32] R. Zapperi, Sieyès, Écrits politiques, op. cit., p. 81.

[33] Et l’on notera que lorsqu’il aborde un manuscrit (La nation) qui contredit sa thèse, dans lequel Sieyès défend l’idée d’une classe politique ouverte à toutes les catégories sociales (ce qui invalide l’idée d’une élite fondée sur la richesse), Zapperi l’écarte en taxant le passage concerné de « sophisme ». Cela tend à prouver qu’il utilise un « Sieyès modèle » préconstruit auquel il adapte ses lectures. Voir R. Zapperi, Sieyès, Écrits politiques, op. cit., p. 11 et p. 89.

[34] M. Dorigny, « La formation de la pensée économique de Sieyès d’après ses manuscrits (1770-1789) », in Annales historiques de la Révolution française, n° 1 (vol. 271), 1988, p. 32. Cet article s’appuie sur deux postulats contestables : l’identification du volontarisme étatique à une négation pure et simple de l’autonomie des citoyens et l’absence de différenciation entre libéralisme économique et politique. Plus généralement, Dorigny manque à la fois le lien entre rejet des corporations et liberté individuelle, et la distinction sieyèsienne entre le « laissez-faire » et le « faire faire » propre au système libéral-représentatif.

[35] J. Guilhaumou, « Sieyès et la figure nominaliste du métaphysicien », in P.-Y. Quiviger, V. Denis et J. Salem (dir.), Figures de Sieyès, op. cit., p. 241-253.

[36] Ainsi, tandis que l’on peut parler de relation diachronique entre les manuscrits économiques de jeunesse et les écrits publics, les travaux métaphysiques et l’œuvre émergée se situent plutôt sur un plan synchronique.

[37] P.-Y. Quiviger, Le principe d’immanence, op. cit., p. 129. L’hypothèse d’une source métaphysique des idées constitutionnelles est reprise par Lahmer dans son analyse de l’échec de Sieyès en l’an III (« Sieyès lors des débats constituants », art. cité, pp. 50-51).

[38] L. Strauss, La persécution et l’art d’écrire, Paris, Éditions de l’éclat, 2003.

[39] En plus de la métaphysique, on trouve en effet chez Sieyès une pensée politique et juridique héritière de l’école du droit naturel et notamment des travaux de Locke : la liberté et la propriété, propres à l’état de nature, sont deux principes que le contrat social consolide et étend, de façon égalitaire, à l’ensemble des citoyens. La constitution agit ensuite comme un mode de reconnaissance de ces droits, assurant leur passage dans l’ordre positif.

[40] Ibid., p. 20.

[41] J. Guilhaumou, « Nation, individu et société chez Sieyès », in Genèses n° 26, avril 1997, p. 13.

[42] Rien n’indique que cette distinction soit directement liée à la distinction politique entre citoyens actifs et passifs. Mais la thèse de son origine strictement socio-économique pourrait en sortir nuancée. Voir P.-Y. Quiviger, Le Principe d’immanence, op. cit., p. 45 et p. 49-50.

[43] « Toutes les vérités aujourd’hui les moins contestées et les plus répandues ont essuyé, à leur origine, ce reproche ou cette prétendue injure (…). Quand on a parlé pour la première fois, d’une Constitutions Nationale à donner à la France, c’était de la métaphysique. Quand on a démontré que le Pouvoir Législatif appartenait à la Nation et non au Roi, c’était de la métaphysique ». E. Sieyès, Préliminaire de la Constitution française. Reconnaissance et exposition raisonnée des droits de l’homme et du citoyen, in Œuvres, t. 2, op. cit., p. 6-7.

[44] Si nous parlons d’une approche « straussienne modérée », c’est parce que Sieyès n’a évidemment pas caché son œuvre philosophique pour échapper à la persécution ou réserver son savoir à une élite. Il a simplement dissimulé son goût pour la philosophie à des fins de « communication politique ». Et cela ne signifie donc pas non plus – comme l’aurait peut-être suggéré Strauss – que le corpus ésotérique constitue la vérité de l’œuvre.

[45] Chez Eco, l’« auteur empirique » est l’auteur « réel » d’un texte, à distinguer de l’« auteur modèle » qui, rappelons-le, est élaboré par le lecteur en fonction d’indices textuels ou contextuels (Lector in fabula, op. cit., p. 77-78).

Cet article a reçu les réponses suivantes :