N° 4 - Mauvais genres

Entre formatage et catharsis, la littérature jeunesse

Entretien avec Blandine Longre

par Nicolas Cavaillès


En plein essor, le paysage de la littérature jeunesse semble faire la part belle aux œuvres en séries, et à la production à la chaîne d’avatars des héros à succès. Les recettes que le lecteur adulte décèle rapidement dans la machine textuelle n’en font pas moins le bonheur du grand nombre, mais il existe un courant de plus en plus puissant dans le monde de la littérature jeunesse, qui aborde de manière neuve et affranchie la gageure qui lui est propre – concilier une portée littéraire, voire philosophique, avec l’horizon particulier d’un lectorat très précis, restreint au moins par l’âge. Critique littéraire et traductrice, spécialisée, entre autres, en littérature jeunesse, Blandine Longre s’inscrit pleinement dans ce courant ; elle nous parle ici, traductions à l’appui, des deux facettes de la littérature jeunesse, très codifiée par endroits, beaucoup plus audacieuse en d’autres.

On distingue souvent la littérature jeunesse du reste de la littérature par une certaine « simplification » stylistique, lexicale et syntaxique, par un effort accru de lisibilité. S’agit-il là d’une consigne explicite donnée aux auteurs comme aux traducteurs ?

Il convient d’abord de définir ce que l’on entend par « littérature pour la jeunesse », le second terme désignant une cible très vaste. Pour ma part, et pour simplifier, je distingue deux types de littérature jeunesse : les ouvrages destinés aux 0-13 ans (ce qu’on nommait « littérature enfantine » par le passé), et les autres, d’abord destinés aux adolescents (une tranche d’âge là encore très floue – quand s’achève l’adolescence et où commence l’âge adulte… ?) mais aussi aux lecteurs adultes. Je crois en effet que l’on doit partir du principe qu’à partir d’un certain âge, un lecteur peut tout lire – du moins, chacun en a la possibilité, même si tout est question de maturité intellectuelle (maturité qui peut se forger aussi par le biais de la lecture), et cela est vrai pour les adolescents comme pour les adultes.

Aussi, s’il existe désormais des collections de romans « pour adolescents » ou pour « jeunes adultes » on ne devrait pas perdre de vue qu’une partie de ces ouvrages de fiction sont susceptibles de s’adresser à tous, dès 13-14 ans.

Ensuite, au sein des deux catégories énoncées plus haut, on trouve deux sortes de littérature (là encore, je schématise) : des ouvrages écrits spécifiquement pour une tranche d’âge donnée, l’auteur gardant en tête son lectorat – ce que l’on trouve en particulier pour les 0-10 ans, mais pas seulement, étant donné que cette question du lecteur entre aussi en ligne de compte dans d’autres littératures (généraliste, adolescent, littératures de genre… etc.) ; et d’autres, dont les auteurs n’ont pas « ciblé » de lectorat potentiel, une démarche beaucoup plus intéressante à suivre, à mon avis. La première catégorie ne contient pas nécessairement des ouvrages formatés, stéréotypés, ou obéissant à des codes génériques précis, mais il est vrai que dès qu’un auteur « pense » son lecteur, en est conscient et a intégré cette idée, il aura tendance à adapter son discours à ce dernier, à le didactiser parfois, à le simplifier, s’autocensurer aussi, ou à vouloir satisfaire les horizons d’attente supposés d’un lectorat précis.

Ce qui n’est pas le cas d’autres ouvrages, dans lesquels, justement, on ne rencontre pas nécessairement de volonté de « lisibilité », de simplification – ce sont généralement les ouvrages les plus « littéraires », dont les différents niveaux de lecture permettent de construire du sens, du non-dit, en sortant de cadres figés.

Aussi, quand il s’agit de traduction, la simplification stylistique n’est-elle pas de mise ; soit les ouvrages traduits appartiennent à la première sorte, et dans ce cas, la version originale s’adresse déjà à un lectorat donné (l’auteur a donc déjà effectué les simplifications voulues ou l’autocensure qu’il juge nécessaire), soit ils sortent des classements habituels, auquel cas, l’éditeur souhaitant les publier en aura conscience et s’attendra à ce que le traducteur respecte l’œuvre originale.

Les difficultés viennent davantage des référents culturels que peuvent contenir les textes ; dans ce cas, le traducteur a pour rôle soit d’expliciter au sein du texte telle ou telle donnée, soit d’ajouter une note de bas de page permettant d’aider le lecteur dans sa lecture. Ainsi, dans Le cercle meurtrier, roman d’Alexandra Sokoloff publié dans une collection généraliste aux USA mais paru chez Hachette dans la collection « Black Moon » (qui vise la vaste tranche des 13-18 ans et les adultes), j’ai inclus quelques notes de bas de page que je n’aurais peut-être pas ajoutées si l’ouvrage était paru dans une collection généraliste.

Concernant la simplification stylistique : dans certains romans destinés à un public jeune (mettons les 9-13 ans et plus), il peut arriver que je fasse des choix grammaticaux qu’un puriste pourrait reprocher ; j’ai entre autres tendance à bannir le subjonctif imparfait, qui, il faut le rappeler, n’existe pas en anglais. Ces formes confèrent d’emblée, en particulier dans des romans d’aventures ou de fantasy, un ton ampoulé, un peu guindé, qui rompt la fluidité d’un récit… Après, c’est au cas par cas, il n’y a pas de « règles » particulières. Par exemple, en traduisant Le Banni (tome 4 des Chroniques des Temps Obscurs de Michelle Paver, Hachette roman jeunesse, 2008), ou Le Serment (tome 5 de la même série), une aventure qui se déroule il y a 6 000 ans, peu avant le néolithique, j’ai préféré me contenter tout du long du subjonctif présent : la langue est sobre et concise, même un peu sèche, avec des énoncés parfois très courts épousant souvent l’atmosphère primitive et la rudesse de l’existence. Mais c’est un choix personnel, qui reflète évidemment la manière dont je perçois et « vis » ce texte quand je le traduis… Il n’existe aucune traduction neutre et objective, quel que soit le degré de simplicité du texte source.

Il semble qu’il y ait beaucoup de « pressions » particulières pesant sur la littérature jeunesse ?

Les pressions qui pèsent sur la production jeunesse sont diverses : les parents, certains prescripteurs (libraires, bibliothécaires, etc.) qui cherchent du fonctionnel avant tout (« tel enfant a tel ou tel problème, quel livre pourrait l’aider à le surmonter », par exemple…) ; aussi, nombreux sont ceux qui veulent de l’explicite, ou de l’éducativement-correct. Certains ignorent la notion d’effet cathartique (comme pour les films, ou les jeux vidéo). Ils voudraient des exempla, des recettes, aussi… Mais la vraie littérature, jeunesse ou non, devrait pourvoir se démarquer de ces comportements utilitaristes.

Vous traduisez de l’anglais au français. Dans quelle langue, et dans quel paysage éditorial, voyez-vous les meilleures dispositions pour un essor des audaces de la littérature jeunesse « d’auteur » ?

La production anglophone est forcément importante, vu le nombre de locuteurs pour lesquels l’anglais est la langue maternelle. On pourra découvrir des auteurs américains, britanniques, mais aussi australiens, canadiens, sans parler des anciennes colonies comme l’Inde ou le Pakistan, où de nombreux auteurs écrivent en anglais. L’audace est présente dans les parutions jeunesse – même si l’on voit nombre de remakes, succédanés etc. Plus la production est importante, plus on découvrira d’excellents textes ; c’est une question de proportionnalité.

On vous doit notamment la traduction du roman Pas raccord , de Stephen Chbosky (éd. Sarbacane, coll. « Exprim », 2008), roman destiné aux adolescents, qui nourrit une belle polémique, aux États-Unis comme en France, pour son franc-parler, notamment en matière de sexualité, et pour sa vigueur stylistique, baignant dans l’oralité et dans le langage contemporain. Pouvez-vous nous présenter votre roman, et votre travail pour le traduire ?

La polémique est surtout du côté américain, où des lobbies puritains, beaucoup plus influents que chez nous, aimeraient mettre à l’index tout un pan de la littérature (de Twain à Steinbeck, de Toni Morrison à Stephen Chbosky…), dès que certains thèmes (en particulier la sexualité, mais pas seulement) sont abordés. Concernant Pas raccord, c’est un roman qui peut parler à tous. J’avais un point de vue précis sur le roman en le traduisant et en discutant avec l’éditeur ; mais je ne me rendais pas compte de l’impact qu’il pourrait avoir sur des lecteurs. Le narrateur est un personnage très singulier, qui a pourtant réveillé chez un tas de lecteurs des choses très personnelles. Pas raccord est un roman fédérateur. Les jeunes peuvent aisément s’identifier au personnage. Les adultes éprouveront plutôt de l’empathie ; de même, en le traduisant, je ne me suis pas identifiée au narrateur, mais il est devenu comme un ami. Le principe de lettres rédigées à l’attention de quelqu’un qui reste anonyme, dont on ne sait pas si c’est un homme ou une femme – les gens ont souvent un avis très précis, mais l’auteur a laissé cela en suspens – est un procédé qui marche très bien : chacun peut se l’approprier, un peu comme si le narrateur écrivait à chacun de nous.

Comment avez-vous travaillé pour obtenir la voix française du héros ?

Il s’agit de rester fidèle à un texte, tout en tenant compte des caractéristiques propres à chaque langue, le réel ne se décryptant/présentant jamais de la même façon à la pensée – ainsi, le français regorge d’abstractions et tend à intellectualiser le réel, alors que l’anglais aura tendance à s’attacher aux gestes concrets d’un personnage : en anglais, un personnage hoche la tête régulièrement / en français, il acquiesce… ou dit simplement « d’accord ». De même, les verbes introducteurs du discours sont régulièrement répétés en anglais (He said, she answered, …) alors que le français tend là aussi à supprimer ou à ne pas les répéter, à recourir à des synonymes, afin de ne pas alourdir l’ensemble. Ce qui passe dans la langue source, ne passera pas nécessairement dans la langue d’arrivée. L’anglais supporte la répétition lexicale – ce que le français abhorre… Le traducteur aura souci de varier le lexique en fonction, sauf si, évidemment, ces répétitions sont délibérées. Ainsi, dans Pas raccord, le narrateur utilise souvent un langage générique, ou bien les verbes introducteurs sont conservés afin de ne pas perdre l’effet comique de certaines scènes – le narrateur ayant tendance à vouloir tout expliciter.

L’une des transpositions incontournables, et forcément récurrentes, concerne le destinataire des lettres du narrateur : ce destinataire est anonyme (et doit le rester, afin que chaque lecteur puisse éventuellement imaginer que c’est à lui que Charlie écrit) et l’on ne saura jamais s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Cependant, chaque lettre commence par un sobre « Dear friend » impossible à laisser tel quel en français, sous peine d’avoir à choisir entre le masculin ou le féminin – ce qui aurait été une surinterprétation assurément fautive. Aussi, j’ai choisi de supprimer cette adresse directe et de transposer l’idée d’amitié qu’elle contenait en fin de lettre, par une signature immuable : « Ton ami, Charlie ». Cela peut paraître cavalier, mais c’est le seul procédé auquel j’ai pensé, susceptible de ne pas trahir les intentions de l’auteur.

JPG - 150.8 ko
B. Longre, Traduction Pas raccord, Archives personnelles, 2008
Pas raccord, Version orgininale et deux traductions de l’incipit

La suppression du morphème négatif « ne » que vous opérez dans le texte a déplu à certains…

Oui, on m’a reproché récemment la suppression des « ne »… (« je savais pas », « je comprends pas… »). J’en ai parlé notamment avec une amie, auteure de romans dans des collections pour ados, des romans un peu hors catégorie, comme celui-là, où le lecteur adulte trouve son compte. Elle a plutôt tendance à composer des dialogues « très écrits », assez classiques. La suppression du « ne », entre autres, l’a gênée, elle n’y voyait pas un souci d’authenticité de la parole, mais plutôt quelque chose de fautif ou de très « américain » – alors que pour moi, c’était cette authenticité qui comptait, et Charlie le dit à un moment : « j’écris comme je parle, le prof me reproche d’écrire comme je parle », etc. Ce qui m’intéresse dans une voix à la première personne, c’est d’essayer de faire entendre comment le personnage aurait dit ça s’il avait parlé en français, le plus naturellement possible.

Pour résumer, cette remarque a d’abord été émise sur le site d’un professeur de lettres spécialisé en littératures homosexuelles, qui fait des critiques « pédagogiques » de romans pour ados (une démarche très utilitariste) ; comme l’un des amis du narrateur est homosexuel dans Pas raccord, le roman a dû l’intéresser à ce titre. Lui reprochait un style « bâtard » à la traduction. Pour moi, Charlie n’aurait pas pu s’exprimer autrement s’il avait écrit en français. Qui, dans la conversation courante, au quotidien, n’omet jamais ce « ne » ? Ma préoccupation première était de rendre en français l’authenticité de ce discours, entre naïveté et sagacité, mais aussi ses aspects fautifs et ses maladresses. Je voulais que le lecteur ait constamment l’impression que le narrateur lui « parlait », au sens premier du terme.

Certains estiment qu’il faut conserver, en français, le décalage entre langue écrite et langue parlée. Peut-être ont-ils raison, je n’ai pas d’avis tranché sur la question. Cependant, dans le cas de ce roman, le style de départ n’a rien à voir avec un style « à la française », beaucoup plus soigné… Dans la langue du narrateur, il y a une singularité que j’aime beaucoup, et à traduire, c’est passionnant, car il faut trouver le ton le plus juste possible, s’imaginer vivre les situations avec les personnages pour les rendre au mieux, trouver les mots les plus précis possibles ; c’est pour ça que j’aime traduire les dialogues. Donner l’impression au lecteur que le texte a été écrit directement en français… Le narrateur ne prend pas toujours la peine de tourner ses phrases comme il faudrait, même s’il est aux prises avec le langage pour exprimer avec exactitude ce qu’il éprouve ou vit, il tâtonne, se perd un peu dans la syntaxe, cherche ses mots…, et les trouve parfois.

Malgré toutes les lectures plus ou moins diabolisantes dont il a fait l’objet aux États-Unis, Pas raccord présente tout de même une certaine portée éducative. Est-ce une fatalité, dans la littérature jeunesse, cette dimension moralisante ?

Effectivement, il y a dans Pas raccord la figure du professeur, peut-être un peu irritante par moments ; c’est une image récurrente, qui va rassurer le prescripteur, le parent lecteur, qui dira : « d’accord, c’est contrebalancé ». Ce n’est pas le cas dans tous les romans. Cela dit, je ne pense vraiment pas que ce soit un roman fabriqué, trop d’éléments vont à l’encontre de cette idée ; il y a probablement aussi une part autobiographique… Il est vrai que l’on trouve dans ce roman des archétypes, mais le cliché est sans cesse détourné par le biais du point de vue restreint mais étonnant du narrateur.

Avez-vous discuté, et/ou travaillé avec l’auteur, Stephen Chbosky ?

Oui, nous avons échangé par mail. Sur des choses très précises : certains termes, certains passages, des expressions très floues dont on ne savait pas si la connotation était négative ou positive ; deux trois bricoles culturelles, aussi, de l’ordre du détail.

C’est lui qui m’a écrit le premier, pour me dire qu’il était très content d’être traduit en français (« a dream come true »), et aussi pour me dire : « voilà comment j’ai voulu faire parler mon personnage, voilà comment Charlie est pour moi » ; il m’a donné des consignes – que j’avais saisies, en fait, je voyais les choses de la même manière. Il m’a entre autres indiqué qu’il avait délibérément fait évoluer le langage du narrateur, à mesure qu’il mûrissait et que les « fautes » éventuelles étaient bel et bien volontaires. Ainsi, c’était surtout de son rapport au langage que l’auteur souhaitait discuter au départ – des consignes générales, sans rien imposer, mais pour me dire ce qui était important pour lui, ce qui lui tenait à cœur.

Comment s’est passé votre travail avec le directeur de la collection « Exprim », Tibo Bérard (Sarbacane) ?

Quand j’ai envoyé un premier jet à Tibo Bérard, il n’avait jamais travaillé avec un traducteur. Sa démarche à lui consiste à dire : « j’ai un texte en main, qui a du potentiel, mais… » Il y a toujours à redire ; il aime beaucoup travailler sur le texte, presque du mot à mot, sur des passages très précis. Il y avait le style, les effets de sens, le ressenti de telle expression… Il fallait rester le plus proche possible du texte, tout en essayant de le rendre au mieux en français. Il a l’habitude de travailler de la même façon avec les auteurs. Un échange forcément enrichissant, d’un côté comme de l’autre.

PNG - 36.3 ko
B. Longre, Traduction Pas raccord, Archives personnelles, 2008
Pas raccord, extrait de correspondance avec Tibo Bérard

Comme un éditeur de littérature générale…

Tout à fait ; même si, même en littérature générale, tous les éditeurs n’ont pas forcément le temps de travailler ainsi. Mais Tibo et moi avons été d’accord d’emblée sur beaucoup de points ; par exemple, lorsque le personnage de Patrick, homosexuel, couche avec son ami Brad, la description est assez concrète, Charlie dit : « je sais que Brad a joué le rôle de la fille (pour ce qui est des positions et de ce qui va dans quoi). », etc. Même chose pour un viol auquel Charlie assiste. Il était entendu qu’il fallait les laisser, qu’on n’allait pas discuter de prescription ou de tabou en pensant aux « jeunes » lecteurs.

En fait, cette collection, « Exprim’ », ne mentionne pas la loi de 1949 sur les publications jeunesse, cette loi complètement obsolète aujourd’hui, mais qui existe toujours : des parents, des adultes peuvent signaler un livre qui les dérangerait auprès d’une commission (qui ne lit quasiment rien de tout ce qui sort…). Cette loi demande à ce que les publications soient surveillées : interdiction de publier des œuvres qui « démoralisent » la jeunesse. Elle est systématiquement mentionnée dans les ouvrages jeunesse, et Sarbacane est un éditeur jeunesse, mais qui publie aussi des romans pour tous. Les prescripteurs lui reprochent donc de se faire passer pour jeunesse sans mentionner la loi. Sarbacane n’est pas la seule maison à le faire. Tibo Bérard part, lui, du principe que le terme « jeunesse » renvoie moins à une tranche d’âge qu’à un état d’esprit, à une ouverture. À part la mention de xénophobie, et de racisme, qui a lieu d’être, le reste de la loi relève d’une morale vraiment dépassée, quand on parle de littérature. Par exemple, Hachette Jeunesse a publié l’année dernière un roman japonais, Battle Royal (qui a inspiré un film avec Kitano) ; ils n’ont pas mentionné la loi (qui n’est pas une obligation…) ; en quatrième de couverture ils ont simplement ajouté que ce roman pouvait « heurter les jeunes lecteurs ».

Pour revenir à la catharsis, ce n’est pas parce qu’un personnage se suicide, ou qu’il se drogue, ou qu’il frappe un homosexuel (exemples tirés de Pas raccord), que le lecteur l’imitera. On est dans la fiction, le lecteur le sait, et comme dans toute œuvre d’art, il y a un effet cathartique. Je pense qu’on est revenu des discours du type : c’est à cause de tel jeu vidéo que tel lycéen a massacré une dizaine d’élèves, etc. On sait très bien qu’il y a un terrain, que ce sont des jeunes déjà instables ; mais ce n’est pas un livre qui va amener ce genre de passages à l’acte. Il faut donc contrer les discours moralisateurs. Dans un roman destiné à des adolescents, il n’y a pas de sujet tabou ; le traitement littéraire fait la différence.

Le travail du traducteur passe aussi, souvent, par des coupes, voire des réécritures très libres ; estimez-vous que le texte de littérature jeunesse souffre d’un manque de respect de la part de ceux qui lui donnent naissance (éditeur, traducteur, ou même auteur) ?

Coupes, réécriture très libre ? Non, sauf s’il s’agit d’adaptations (ce qui est clairement spécifié dans l’ouvrage). C’est le cas de Beast Quest, une série écrite pour les 8-9 ans et que l’éditeur français souhaitait destiner à des lecteurs plus jeunes (6-7 ans). Il s’agit d’une série très « construite », la première série de fantasy dans la Bibliothèque Verte, pour les tout petits. Le titre anglais a été conservé, les illustrations ont été colorisées. Au travail de traduction s’ajoute ici un travail de simplification lexicale, d’aménagement de coupes cohérentes (les 50 000 signes de départ sont réduits de moitié dans la version française), de passages condensés et réécrits tout en conservant la trame de départ. Dans ce cas, l’éditrice m’a donné des consignes précises, notamment sur le plan lexical : elle barrait « tisonnier », pour mettre « bâton » ; ou bien sur le plan syntaxique : « Qu’est-ce que tu fais ? » au lieu de « Qu’es-tu en train de faire ? », par exemple… J’ai donc suivi ces consignes, et dressé une liste de mots bannis, de tournures trop complexes (les subordonnées, etc.) à éviter. C’est un travail qui demande beaucoup de concentration.

PNG - 69.4 ko
B. Longre, Traduction Beast Quest, Archives personnelles, 2008
Beast Quest, Consignes de traduction et incipit en version orginale
PNG - 18.8 ko
B. Longre, Traduction Beast Quest, Archives personnelles, 2008
Beast Quest, Traduction de l’incipit, première version
PNG - 16.6 ko
B. Longre, Traduction Beast Quest, Archives personnelles, 2008
Beast Quest, Traduction de l’incipit, version définitive

De même, pour les coupes, qui sont très importantes, on m’a donné des consignes ; je supprime les passages inutiles à la trame de l’histoire, tout en gardant de quoi rendre les personnages attachants. Les petits dialogues amusants, le suspense, il faut conserver tout ça, mais en le condensant. Forcément, je simplifie, je réduis ; et je propose à l’éditrice, qui me renvoie le texte avec des remarques. Les prénoms, aussi, par exemple : certains prénoms celtes (Gwendal) ont été modifiés. Mais ce travail est une exception. C’est une adaptation-traduction.

A quelles réalités correspond l’expression « roman pour ados » ?

C’est un concept éditorial, qui vient des Etats-Unis, où l’on parle de « young adults  ». Certains auteurs expriment le souhait d’écrire pour des ados ; mais on trouve aussi de plus en plus d’auteurs qui sont publiés en jeunesse, dans des collections pour ados : ils ont écrit un roman et l’envoient à quinze éditeurs, jeunesse ou généralistes. C’est amusant : ils ont écrit un roman sans penser aux ados, et se retrouvent publiés en jeunesse, peut-être parce que c’est plus ouvert. À côté de ça, il y a tous les romans très formatés, ou bien avec une censure minimale : l’auteur qui écrit pour des ados se dira : je ne mets pas de sexe dans mon roman, ou alors très édulcoré, je dois avoir un happy end, les héros ne doivent pas mourir, il faut que la morale soit sauve, ou alors il faut qu’il y ait un adulte référent qui vienne sauver le jeune en train de sombrer…

Le « roman pour ados » pourrait-il n’être que le « roman d’apprentissage » moderne ?

C’est discutable. Beaucoup de gens mettent en cause le fait qu’un roman sur les adolescents, ou bien où le personnage principal est un ado, n’est pas forcément un roman pour ados. Cela dit, un roman comme The catcher in the rhye, s’il sortait aujourd’hui, sortirait dans une collection pour ados. En même temps, je pense à un auteur comme Fabrice Vigne, dont le roman Les Giètes (Thierry Magnier, coll. « Photoroman », 2007) a reçu le prix Rhône-Alpes dans la catégorie jeunesse. Son roman se passe dans une maison de retraite, certaines personnes reprochent à l’ouvrage d’être publié dans une collection ado/adulte et disent : quel adolescent va s’intéresser à un vieux monsieur de 80 ans ?

L’étiquette peut donc aussi desservir le livre ?

Oui, bien sûr. Mais les gens aiment cloisonner. Pas forcément les éditeurs, qui sont assez audacieux, aujourd’hui ; L’École des Loisirs, par exemple, qui publie des auteurs « généralistes » (Olivier Adam, Arnaud Cathrine, etc.) Il s’agit de niches éditoriales : on se dit que ce serait bien de proposer tel livre à des ados, mais certains romans s’ouvrent souvent au grand public. Il y a d’ailleurs des livres qui paraissent dans les deux catégories, comme Harry Potter (qui est un phénomène éditorial particulier), ou bien Le cercle meurtrier (que j’ai traduit), un thriller fantastique bien ficelé, qui a paru en littérature générale aux Etats-Unis, et qui peut plaire à tous, mais comme les personnages ont 18-20 ans, le livre a paru en France pour les grands ados.

Les bibliothèques mélangent d’ailleurs de plus en plus les romans pour ados aux romans pour adultes, en les distinguant simplement par une pastille de couleur, par exemple.

Oui, c’est une bonne chose, également pour attirer les jeunes vers le rayon adultes, ou leur proposer des littératures variées. En librairie, c’est plus rare. Mais du point de vue de la critique, on peut tout à fait traiter les romans ados comme des romans comme les autres : certains sont meilleurs que d’autres, l’intérêt littéraire varie, etc. C’est donc quelque chose de très mouvant, et c’est sûrement ce qui déplaît à certains prescripteurs, à ceux qui disent : non, il faut se limiter à publier des ouvrages jeunesse pour les 13-14 ans maximum, après, on entre dans le domaine adulte. La zone est floue – un peu comme l’adolescence, en fait : difficile de dire à quel âge on n’est plus un adolescent…

Quelques titres...

Traductions de l’anglais
Les Chroniques des Temps Obscurs, tome 4, Le Banni, de Michelle Paver, Hachette romans jeunesse, 2008
Les Chroniques des Temps Obscurs, tome 5, de Michelle Paver, Hachette romans jeunesse, 2009
Pas Raccord, de Stephen Chbosky, Sarbacane, collection Exprim’, 2008
Le Cercle meurtrier, d’Alexandra Sokoloff, Hachette, collection Black Moon, 2008
Traductions-adaptations de l’anglais
Beast Quest, tome 1, Le Dragon de Feu, d’Adam Blade, La Bibliothèque Verte, 2008
Beast Quest, tome 2, Le Serpent de Mer, d’Adam Blade, La Bibliothèque Verte, 2008 (et tomes suivants – le tome 4 vient de paraître)

Blandine Longre, traductrice littéraire : trois adresses

http://blongre.hautetfort.com/
http://www.atlf.org/public/verif2.php ?uid=1236
http://repertoire.la-charte.fr/l/longre.html

Cet article a reçu les réponses suivantes :